La pitié, un sentiment naturel/ J.J. Rousseau (texte n° 31)

« Il est donc bien certain que la pitié est un sentiment naturel qui, modérant dans chaque individu l’activité de l’amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute l’espèce. C’est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir : c’est elle qui, dans l’état de nature, tient lieu de lois, de mœurs, et de vertu, avec cet avantage que nul n’est tenté de désobéir à sa douce voix : c’est elle qui détournera tout sauvage robuste d’enlever à un faible enfant, ou à un vieillard infirme, sa subsistance acquise avec peine, si lui-même espère pouvoir trouver la sienne ailleurs : c’est elle qui, au lieu de cette maxime sublime de justice raisonnée, Fais à autrui comme tu veux qu’on te fasse, inspire à tous les hommes cette autre maxime de bonté bien moins naturelle, bien moins parfaite, mais plus utile que la précédente, Fais ton bien avec le moindre mal d’autrui qu’il est possible. C’est, en un mot, dans ce sentiment naturel, plutôt que dans des arguments subtils, qu’il faut chercher la cause de la répugnance que tout homme éprouverait  à mal faire, même indépendamment des maximes de l’éducation. Quoiqu’il puisse appartenir à Socrate et aux esprits de sa trempe, d’acquérir de la vertu par raison, il y a longtemps que le genre humain ne serait plus, si sa conservation n’eût dépendu que des raisonnements de ceux qui le composent ». Jean-Jacques Rousseau (1755- Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité, première partie)

Quand il s’interroge sur  les causes de l’inégalité, en réponse à la question proposée en 1754 au Concours de l’Académie de Dijon,  Rousseau s’interroge préalablement sur la nature humaine, qui serait d’après lui comme enfouie sous les strates accumulées de la culture, celle-ci étant  comprise au sens du long processus par lequel les humains se sont peu à peu éloignés de leur appartenance originelle à l’animalité. La référence à un état de nature ne correspond pas à une époque historique factuelle mais fonctionne plutôt comme une fiction méthodologique également présente dans la plupart des textes de philosophie politique chez les contemporains de Rousseau et chez ses prédécesseurs (dont Hobbes pour n’en citer qu’un). Le mal, aussi bien physique que moral, qui affecte les sociétés humaines n’est pas selon Rousseau, imputable à une nature humaine foncièrement mauvaise, mais au processus même par lequel les humains se sont éloignés de la nature : la corruption du corps et des mœurs semblent être pour Rousseau le prix à payer pour le progrès des civilisations. L’extrait ci-dessus fait état d’un sentiment inscrit au cœur de chaque être humain, la pitié, qui le porterait naturellement au secours de ses semblables. Ce sentiment serait comme endormi sous les strates de l’histoire. Ne constate-t-on pas cependant,  que dans des situations extrêmes, à différents moments de l’histoire, des individus et des groupes d’individus se montrent capables  de raviver ce sentiment de pitié sous sa forme la plus humble et la plus spontanée ? Rousseau oppose cette morale élémentaire du sentiment à la morale savante : pour comprendre la loi de la nature dans laquelle s’inscrit la pitié, nul n’est besoin d’être « un grand raisonneur et un profond métaphysicien », comme le dit ironiquement Rousseau dans la préface du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité. (J.D)

extrait proposé et présenté par Jacqueline Dessagne le 02/05/2020
pour http://aussitotdit.net 


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