Byung Chul Han / sécurité sanitaire et liberté (texte n°28)

Société de survie ou société du bien-vivre ? Santé et liberté.

Ce texte est extrait d’un entretien accordé par Byung-Chul Han (philosophe allemand d’origine sud-coréenne),  au journal Libération du 5 avril 2020 sous le titre «  la révolution virale n’aura pas lieu »). Quel est le prix de la sécurité sanitaire pour la liberté des citoyens ? peut-on se demander en lisant les propos de ce philosophe contemporain. Les risques de la bio politique, que dénonçait déjà le philosophe Michel Foucault  semblent accrus par un certain usage des nouvelles technologies lorsqu’elles sont au service de  choix politiques susceptibles de mettre en péril  la liberté.

« La Chine est allée jusqu’à instaurer un système de «points sociaux» – perspective inimaginable pour tout Européen – qui permet d’établir un «classement» très exhaustif de ses citoyens, en vertu duquel l’attitude sociale de chaque personne doit pouvoir être systématiquement évaluée. Le moindre achat, la moindre activité sur les réseaux sociaux, le moindre clic est contrôlé. (…) La Chine a installé sur son territoire 200 millions de caméras, équipées pour la plupart d’un système de reconnaissance faciale extrêmement perfectionné qui peut déceler jusqu’aux grains de beauté. Personne n’y coupe. Partout, dans les magasins, dans les rues, dans les gares et les aéroports, ces caméras intelligentes scrutent et «évaluent» chaque citoyen. (…) Or, force est de constater qu’en matière de lutte contre le virus, les mégadonnées semblent être plus efficaces que la fermeture des frontières. Il est même possible qu’à l’avenir, la température corporelle, le poids et le taux de glycémie, entre autres données, soient contrôlés par l’Etat. Une biopolitique numérique qui viendrait renforcer la psycho politique numérique déjà en place, dans le but d’influer directement sur les pensées et les émotions des citoyens. (…) Mais la peur exagérée du virus est avant tout le reflet de notre société de la survie, où toutes les forces vitales sont mises à profit pour prolonger l’existence. La quête de la vie bonne a cédé la place à l’hystérie de la survie. Et la société de la survie ne voit pas le plaisir d’un bon œil : ici, la santé est reine. Soucieux de notre survie menacée, nous sacrifions allègrement tout ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. Ces jours-ci, la lutte acharnée pour la survie connaît une accélération virale : nous nous soumettons sans broncher à l’état d’urgence, nous acceptons sans mot dire la restriction de nos droits fondamentaux. Et c’est la société tout entière qui se mue en une vaste quarantaine. Livrée à l’épidémie, notre société montre un visage inhumain. L’autre est d’emblée considéré comme un porteur potentiel avec lequel il faut prendre ses distances. Contact égale contagion, le virus creuse la solitude et la dépression. «Corona blues», tel est le terme que les Coréens ont trouvé pour qualifier la dépression provoquée par l’actuelle société de la quarantaine.(…) La révolution virale n’aura pas eu lieu. Nul virus ne peut faire la révolution. Le virus nous esseule, il ne crée pas de grande cohésion – chacune, chacun ne se soucie plus que de sa propre survie. Au lendemain de l’épidémie, espérons que se lèvera une révolution à visage humain ». Byung Chul Han.

 Extrait proposé par Jacqueline Dessagne sur http://aussitotdit.net  le 25/042020)