Hartmut Rosa / les pièges de l’accélération du progrès(texte n°27)

Le vélo et la roue du hamster…

« Ce n’est pas le virus qui a fait tomber les avions et fermé nos écoles, cinémas et universités, et même stoppé les championnats de football. C’est une décision politique. La décélération spectaculaire à laquelle nous assistons est le résultat d’une action politique qui semblait pourtant si impuissante face à la crise climatique, aux marchés financiers ou à l’augmentation permanente des inégalités sociales. Tout à coup, nous réalisons qu’une action politique efficace est possible !

Stopper un système qui ne peut que stabiliser et reproduire sa structure de manière dynamique, c’est-à-dire qui ne peut maintenir ses institutions que par la croissance, l’accélération et l’innovation, ne revient pas à créer une société nouvelle et meilleure. Ce n’est qu’un accident. C’est comme avec un vélo : un vélo ne peut rester stable sur la route que tant qu’il se déplace. En fait, plus il se déplace rapidement, plus il est stable. Cependant, si vous arrêtez le vélo et ne le supportez pas artificiellement de l’extérieur, il tombe, simplement. C’est la situation dans laquelle nous nous trouvons en ce moment : nos institutions ne fonctionnent plus, et ça n’a rien d’une situation souhaitable, bien sûr. Ce n’est pas la décélération dont beaucoup auraient pu rêver, elle suscite des tragédies liées à la souffrance et à la mort, mais aussi à l’anxiété économique et existentielle et à la pression qui l’accompagne.

Ce qui motive réellement l’accélération est en fin de compte le désir d’augmenter l’horizon de disponibilité – l’horizon de ce qui est scientifiquement connaissable, technologiquement manipulable, économiquement productif, politiquement et juridiquement gérable et prévisible, etc. – et de contrôler le monde. Il s’avère aujourd’hui que le monde rejette en quelque sorte cette tentative ; la vie est toujours plus grande que ce que nous pouvons contrôler. (…) Ainsi, et c’est ce que je trouve le plus intéressant, la puissance qui arrête maintenant toutes les roues d’accélération est en fait la même qui les a fait tourner en premier lieu : l’envie, l’envie d’augmenter le contrôle, la domination et l’horizon de disponibilité. Si nous n’apprenons pas à équilibrer ce désir, nous créerons à l’avenir des formes encore plus monstrueuses d’indisponibilité, comme un retour de bâton. (…) Nous ne vivons pas l’utopie de la décélération. D’abord, beaucoup de gens n’ont pas ralenti, leur vie s’est même accélérée, en premier lieu celle des soignants, celle des familles qui doivent désormais s’occuper d’enfants ou de personnes âgées sans surveillance, mais aussi celle de certains politiciens, policiers ou salariés des services de livraison, etc. Les mondes numériques, ensuite, ne sont pas du tout affaiblis. En effet, la vitesse des flux numériques augmente massivement et cela approfondit la scission, l’écart entre notre « vie réelle » dans le monde physique et notre vie numérique : tandis que l’une ralentit, l’autre s’accélère. L’espace physique de disponibilité est actuellement confiné à mon appartement, tandis que la portée numérique est toujours mondiale. (…) Nous luttons ainsi contre l’indisponibilité temporaire du « monde réel ». Mais nous  sommes, en quelque sorte, toujours en fuite, toujours vers un mode panique : beaucoup de tâches de nos « to-do lists » et de nos calendriers ont miraculeusement disparu et un grand nombre d’entre nous avons devant nous des périodes de temps libre relativement longues et inattendues. Or nous faisons tout ce que nous pouvons pour les combler immédiatement et revenir au mode « roue de hamster » : nous organisons toutes sortes de réunions et d’activités inutiles, nous surfons sans cesse sur les réseaux sociaux et les sites web, et utilisons les services de streaming, comme si nous avions profondément peur d’entrer en résonnance avec nous –mêmes, notre environnement et les gens avec lesquels nous vivons réellement. Évidemment, nous ne pouvons pas facilement abandonner notre mode d’être au monde acquis au fil des années dans la roue accélérée du hamster. (…) Mais avant le virus, il semblait que nous ne pouvions rien faire contre la logique de l’accélération, le dynamisme des marchés et la puissance des grandes entreprises. Les acteurs politiques de la démocratie semblaient impuissants. Nous venons de réaliser que nous pouvions réellement agir politiquement : nous avons le pouvoir d’arrêter les roues – et c’est un premier pas vers un autre chemin, vers l’adoption d’un nouveau paradigme ». Hartmut Rosa (Ce texte est extrait d’un entretien de Hartmut Rosa, philosophe allemand contemporain,  avec la journaliste Anastasia Vécrin pour le journal Libération du 23 avril 2020 )

L’auteur : Après des études de philosophie et de sciences politiques, et un doctorat en sciences sociales à l’université Humboldt de Berlin obtenu en 1997, Hartmut Rosa (né en 1965) a été nommé professeur de sociologie générale et théorique à l’université Friedrich Schiller à Iéna. Il est membre de la Post Growth Society qui traite de la critique de la croissance.

Parmi ses ouvrages récents : Accélération : une critique sociale du temps (La Découverte, 2010) ; Aliénation et accélération : vers une théorie critique de la modernité tardive (La découverte, 2012) ; Résonances : une sociologie de la relation au monde (La Découverte, 2018) ; Remède à l’accélération : impression d’un voyage en Chine et autres textes sur la résonance (2018) ; Rendre le monde indisponible (La Découverte, 2020).

(extrait proposé et présenté par Jacqueline Dessagne sur http://aussitotdit.net le 24/04/2020).