Loi et Liberté/Rousseau/extrait n°38

Ce texte, extrait des « Lettres écrites de la montagne », de J.J.Rousseau,  définit la liberté non comme un pouvoir illimité de chaque individu, mais comme le pouvoir de chacun en tant qu’il vit avec d’autres au sein de la cité dont il est membre. La liberté du citoyen ne peut alors se penser sans référence au Droit. Loin de s’opposer à la liberté, la Loi, dans son principe,  en est la condition de possibilité dans la mesure où elle est l’expression de la volonté générale, comme Rousseau l’a établi dans le « Contrat social ».

« On a beau vouloir confondre l’indépendance et la liberté, ces deux choses sont si différentes que même, elles s’excluent mutuellement. Quand chacun fait ce qu’il lui plaît, on fait souvent ce qui déplaît à d’autres, et cela ne s’appelle pas un état libre. La liberté consiste moins à faire sa volonté qu’à n’être point soumis à celle d’autrui ; elle consiste encore à ne pas soumettre la volonté d’autrui à la nôtre ; quiconque est maître ne peut pas être libre, et régner c’est obéir. (…) Je ne connais de volonté vraiment libre que celle à laquelle nul n’a le droit d’opposer de la résistance ; dans la liberté commune nul n’a droit de faire ce que la liberté d’un autre lui interdit, et la vraie liberté n’est jamais destructive d’elle-même. Ainsi la liberté sans la justice est une véritable contradiction ; car comme qu’on s’y prenne, tout gêne dans l’exécution d’une volonté désordonnée.

Il n’y a donc point de liberté sans Lois, ni où quelqu’un est au-dessus des Lois : dans l’état même de nature, l’homme n’est libre qu’à la faveur de la loi naturelle qui commande à tous ; un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs, et non pas des maîtres ; il obéit aux Lois, mais il n’obéit qu’aux Lois et c’est par la force des Lois qu’il n’obéit pas aux hommes. Toutes les barrières qu’on donne dans les Républiques au pouvoir des magistrats ne sont établies que pour garantir de leurs atteintes l’enceinte sacrée des Lois : ils en sont les Ministres, non les arbitres, ils doivent les garder, non les enfreindre. Un Peuple est libre, quelque forme qu’ait son Gouvernement, quand dans celui qui le gouverne il ne voit point l’homme, mais l’organe de la Loi. En un mot, la liberté suit toujours le sort des Lois, elle règne ou périt avec elles ; je ne sache rien de plus certain.

Vous avez des Lois bonnes et sages, soit en elles-mêmes, soit par cela seul que ce sont des Lois. Toute condition imposée à chacun par tous ne peut être onéreuse à personne, et la pire des Lois vaut encore mieux que le meilleur maître;  car tout maître a des préférences et la Loi n’en a jamais. »

J.J.ROUSSEAU (« Lettres écrites de la Montagne »(*), lettre 8)

* Ces Lettres sont écrites par Rousseau alors qu’il est menacé d’arrestation par le Parlement de Paris, suite à la publication de l’Émile » et du Contrat Social en 1762. Il tente de revenir à Genève dont il est officiellement citoyen mais le Petit Conseil présidé par le procureur J.R.Tronchin (auteur des « Lettres de la campagne ») condamne aussi les deux oeuvres et menace également Rousseau d’arrestation. Publiées à Amsterdam, les Lettres écrites de la montagne sont brulées à Paris. Rousseau fait alors l’objet de diverses polémiques, les plus virulentes venant parfois de ses anciens amis, dont Voltaire…

(présentation et notes de Jacqueline Dessagne/https://aussitotdit.net/Un temps pour lire 12/11/20)