Georges Canguilhem/ médecine et société (texte n°23)

La crise de la conscience médicale

« La médecine, qui ne peut et ne doit refuser, pour la défense de la vie, aucun des secours que la vie peut recevoir de la technique, se trouve être, nécessairement et électivement, le champ dans lequel le vivant humain prend conscience du conflit, de la discordance entre les valeurs organiques et les valeurs mécaniques, au sens très large d’artifice. Comme, en outre la médecine, est aujourd’hui un phénomène à l’échelle des sociétés industrielles, des choix de caractère politique se trouvent impliqués dans tous les débats concernant les rapports de l’homme et de la médecine. Toute prise de position concernant les moyens et les fins de la nouvelle médecine comporte une prise de position, implicite ou explicite, concernant l’avenir de l’humanité, la structure de la société, les institutions d’hygiène et de sécurité sociale, l’enseignement de la médecine, la profession médicale, tellement qu’il est parfois malaisé de distinguer ce qui l’emporte, dans quelques polémiques, du souci pour l’avenir de l’humanité ou des craintes pour l’avenir du statut des médecins. Il n’y a pas que la raison qui ait ses ruses, les intérêts aussi ont les leurs. (…) La forme aujourd’hui la plus aigüe de la crise de la conscience médicale, c’est la diversité et même l’opposition d’opinions relatives à l’attitude et au devoir du médecin, devant les possibilités thérapeutiques que lui offrent les résultats de la recherche en laboratoire, l’existence des antibiotiques et des vaccins, la mise au point d’interventions chirurgicales de restauration, de greffe ou de prothèse, l’application à l’organisme des corps radioactifs. Le public des malades réels ou possibles souhaite et redoute à la fois l’audace en thérapeutique. D’une part on estime que tout ce qui peut être fait pour procurer la guérison doit l’être, et on approuve toute tentative pour reculer les limites du possible. D’autre part on craint de devoir reconnaître dans ces tentatives l’esprit antiphysique qui anime la technique, l’extension d’un phénomène universel de dé-naturation qui atteint maintenant le corps humain. (…) Quoi d’étonnant si l’homme moderne appréhende confusément, à tort ou à raison, que la médecine en vienne à le déposséder, sous couleur de le servir, de son existence organique propre et de la responsabilité qu’il pense lui revenir dans les décisions qui en concernent le cours. Dans ce débat, les médecins ne sont pas à l’aise. Serviteurs, conseillers et directeurs de leurs malades, ils oscillent entre le désir de suivre l’opinion et le besoin de l’éclairer. (…)Nous voudrions bien admettre que le parti de l’homme est le bon parti et que ce soit à l’homme de se prononcer en dernier ressort sur les rapports de la médecine et de l’homme, puisque c’est lui qui est ici en question enfin. Mais la naïveté ou l’innocence, si elles existent, ne constituent pas l’autorité requise d’un juge, en des matières où la nature et l’art ne sont pas discriminés par un index infaillible. Rien n’est plus commun chez l’homme que l’illusion sur son propre bien, même organique. Si l’humanité s’est donné une médecine, c’est qu’elle ne pouvait s’en dispenser. » G. Canguilhem (« Études d’histoire et de philosophie des sciences » partie III, ch. Médecine).

Georges Canguilhem (1904-1995), agrégé de médecine, philosophe, a dirigé, à la suite de Gaston Bachelard, l’Institut d’Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques. Quelques titres d’ouvrages  : Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique (1943), réédité sous le titre Le Normal et le pathologique, augmenté de Nouvelles Réflexions concernant le normal et le pathologique (1966), 9e rééd. PUF/Quadrige, Paris, 2005 ; La Connaissance de la vie (1952) ; La Formation du concept de réflexe aux xviie et xviiie siècles, PUF, Paris, 1955 ; Études d’histoire et de philosophie des sciences (éd. Vrin 1968) ; Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie (1977 Vrin) ; La Santé, concept vulgaire et question philosophique (1988).

(extrait proposé par Jacqueline Dessagne sur http://aussitotdit.net le 17/04/2020)