Jürgen Habermas /de quel droit hiérarchiser les vies humaines ?(texte 17)

Dignité humaine

Le texte suivant est extrait d’un entretien accordé par *Jurgen Habermas au journaliste Nicolas Truong pour le journal Le Monde du 10 avril 2020.

(https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/10/jurgen-habermas-dans-cette-crise-il-nous-faut-agir-dans-le-savoir-explicite-de-notre-non-savoir_6036178_3232.html)

« D’un point de vue philosophique, je remarque que la pandémie impose aujourd’hui, dans le même temps et à tous, une poussée réflexive qui, jusqu’à présent, était l’affaire des experts : il nous faut agir dans le savoir explicite de notre non-savoir. Aujourd’hui, tous les citoyens apprennent comment leurs gouvernements doivent prendre des décisions dans la nette conscience des limites du savoir des virologues qui les conseillent. La scène où se déroule une action politique plongée dans l’incertitude aura rarement été éclairée d’une lumière aussi crue. Peut-être cette expérience pour le moins inhabituelle laissera-t-elle des traces dans la conscience publique.

Je vois avant tout deux situations susceptibles de porter atteinte à l’intangibilité de la dignité humaine, cette intangibilité que la loi fondamentale allemande garantit dans son article premier et qu’elle explique ainsi dans son article 2 : « Chacun a droit à la vie et à l’intégrité physique ». La première situation a trait à ce que l’on appelle le « tri » ; la seconde au choix du moment approprié pour lever le confinement.

Le danger que représente la saturation des unités de soins intensifs de nos hôpitaux – un péril que craignent nos pays et qui est déjà devenu réalité en Italie – évoque des scénarios de médecine de catastrophe, qui ne se produisent que lors de guerres. Lorsque des patients y sont admis en trop grand nombre pour pouvoir être traités comme il conviendrait, le médecin se voit inéluctablement contraint de prendre une décision tragique car dans tous les cas immorale. C’est ainsi que naît la tentation d’enfreindre le principe d’une stricte égalité de traitement sans considération pour le statut social, l’origine, l’âge, etc., la tentation de favoriser, par exemple, les plus jeunes aux dépens des plus âgés. Et quand bien même des personnes âgées consentiraient d’elles-mêmes à un geste moralement admirable d’oubli de soi, quel médecin pourrait se permettre de « comparer » la « valeur » d’une vie humaine avec la « valeur » d’une autre et s’ériger ainsi en une instance ayant droit de vie et de mort ? Le langage de la « valeur », emprunté à la sphère de l’économie, incite à une quantification qui est menée en adoptant la perspective de l’observateur. Mais l’autonomie d’une personne ne peut être traitée ainsi : elle ne peut être prise en considération qu’en adoptant une autre perspective, en se positionnant vis-à-vis de cette personne. En revanche, la déontologie médicale se montre conforme à la Constitution et satisfait au principe voulant qu’il n’y a pas à « choisir » une vie humaine contre une autre. Elle dicte en effet au médecin, dans des situations qui n’autorisent que des décisions tragiques, de s’orienter exclusivement sur la base d’indices médicaux laissant penser que le traitement clinique en question a de grandes chances de succès.

Avec la décision portant sur le moment approprié de mettre fin au confinement, la protection de la vie, qui s’impose non seulement sur le plan moral mais aussi sur le plan juridique, peut se retrouver en conflit avec, mettons, des logiques de calcul utilitaristes. Les hommes et les femmes politiques, lorsqu’il s’agit d’arbitrer entre, d’un côté, des dommages économiques ou sociaux et, d’un autre, des morts susceptibles d’être évitées, doivent résister à la « tentation utilitariste » : doit-on être prêt à risquer une « saturation » du système de santé, et donc des taux de mortalité plus élevés, pour redonner de l’essor à l’économie et atténuer ainsi le désastre social d’une crise économique ? Les droits fondamentaux interdisent aux institutions étatiques toute décision qui s’accommode de la mort de personnes physiques. » Jürgen Habermas

*Jürgen Habermas (né en 1929), est considéré comme l’un des philosophes les plus importants de notre temps. Représentant de la deuxième génération de l’école de Francfort, il vient de publier en Allemagne une immense histoire de la philosophie en deux volumes (à paraître aux éditions Gallimard en 2022). Européen convaincu, auteur notamment de La Constitution de l’Europe (Gallimard, 2012) et de L’Avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ? (Gallimard 2015).

(extrait proposé et présenté par Jacqueline Dessagne 
sur http://aussitotdit.net)