Descartes (textes 15 et 16)/Les progrès de la médecine : une oeuvre collective

Les progrès de la médecine : une oeuvre collective

Dans le texte suivant, extrait du célèbre « Discours de la Méthode », Descartes, au 17ème siècle, s’adresse au grand public (Descartes avait en effet délibérément choisi de publier ce texte en français et non en latin comme il était d’usage entre les savants à cette époque). Accordant une place essentielle à la médecine parmi les connaissances  « utiles à la vie », Descartes esquisse un vaste sytème des connaissances humaines : techniques et sciences réunies s’inscrivent ici dans un programme humaniste où il ne s’agit pas de saccager la nature mais bien plutôt d’apprendre à la maîtriser le mieux possible afin de la mettre au service de la vie. Vaste programme !…La fin du texte souligne aussi que Descartes, loin de prétendre achever à lui seul un tel programme en appelle aux générations futures pour le poursuivre : le progrès des connaissances humaines s’ouvre sur l’infini. 

« (…) sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai  remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusques à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées, sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous, le bien général de tous les hommes. Car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon  à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ; ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et  le fondement de tous les autres bien de cette vie ; car même l’esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition  des organes du corps, que, s’il est possible de trouver quelque moyen  qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusques ici,  je crois que c’est dans la médecine qu’on doit le chercher. Il est vrai que celle qui est maintenant en usage contient peu de choses dont l’utilité soit si remarquable ; mais , sans que j’ai aucun dessein de la mépriser, je m’assure qu’il n’y a personne, même de ceux qui en font profession, qui n’avoue que tout ce qu’on y sait n’est presque rien à comparaison  de ce qui reste à y savoir, et qu’on se pourrait exempter d’une infinités de maladies, tant du corps que de l’esprit,  et même aussi peut-être de l’affaiblissement de la vieillesse, si on avait assez de connaissances de leurs causes,  et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus. Or, ayant dessein  d’employer toute ma vie à la recherche d’une science si nécessaire, et ayant rencontré un chemin qui me semble tel qu’on doit infailliblement la trouver en le suivant, si ce n’est qu’on en soit empêché, ou par la brièveté de la vie, ou par le défaut des expériences, je jugeais qu’il n’y avait point de meilleur remède contre ces deux empêchements que de communiquer fidèlement au public tout le peu que j’aurais trouvé, et de convier les bons esprits à tâcher de passer plus outre, en contribuant, chacun selon son inclination et son pouvoir, aux expériences qu’il faudrait faire, et communiquant aussi au public toutes les choses qu’ils apprendraient, afin que les derniers commençant là où les précédents auraient achevé, et ainsi, joignant les vies et les travaux de plusieurs, nous allassions tous ensemble beaucoup plus loin que chacun en particulier ne saurait faire. »

Descartes  (1637 – Discours de la Méthode, 6ème partie- éd. Garnier, T. III p. 634 sq.)

second extrait : 

Dix ans plus tard, en 1647, Descartes publie un volumineux ouvrage scientifique proche des thèses soutenues par Galilée, sous le titre de « Principes de la philosophie ». L’édition française est précédée d’une longue lettre-préface dans laquelle Descartes pense l’unité des sciences. Il a recours à une métaphore végétale pour la représenter, non pas comme un sytème clos mais plutôt toujours en puissance de grandir et de se renouveler  :

« Ainsi toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont, la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale ; j’entends la plus haute et la plus parfaite morale, qui présupposant une entière connaissance des autres sciences, est le dernier degré de la sagesse. »

Descartes (1647- lettre -préface des « Principes de la philosophie » – oeuvres complètes T.III éd. Garnier page 779 sq.)

René Descartes (1596-1650), mathématicien, physicien, philosophe marque un moment décisif dans l’avénement de la science moderne qui commence avec Galilée, reprenant les thèses de Copernic. Enracinant la pensée dans une expérience méditative qui révèle le sujet à lui-même en tant que sujet pensant, Descartes construit le premier cadre de la méthode scientifique et esquisse la corrélation des différentes sciences en un vaste système. S’il privilégie la solitude propice au travail intellectuel,  il correspond toutefois avec les plus grands savants européens de son temps, voyage dans plusieurs pays, s’installe durant plusieurs années aux Pays-Bas afin d’échapper à la censure. Penseur de l’union de l’âme et du corps, qu’il distingue sur le plan de la connaissance, il entretient avec la princesse Elisabeth de Bohème une volumineuse correspondance sur le thème des passions qui font également l’objet d’un traité. Appelé par la reine Christine de Suède il termine sa vie à Stockholm où la rudesse hivernale a raison de sa constitution fragile.

Principaux ouvrages : 1628 : Règles pour la direction de l’esprit ; 1637 : Discours de la Méthode pour bien conduire sa raison et rechercher la vérité dans les sciences ; 1641 : Méditations Métaphysiques (suivies des « objections et réponses » à ses nombreux interlocuteurs) ; 1647 : Les Principes de la philosophie ; 1649 : Les passions de l’âme ; après sa mort sont publiés Le Monde et le Traité de l’homme (première édition en 1664). N.B : Tous ces ouvrages (et bien d’autres, non cités ici) ainsi que  la très volumineuse correspondance de Descartes peuvent être lus dans les Oeuvres complètes  (édition Garnier en trois Tomes).

(extraits proposés et présentés par Jacqueline Dessagne 
sur http://aussitotdit.net le 9/04/20020)