Cynthia Fleury /Santé, humanisme, science, machines(texte 11)

Santé, humanisme, science, machines

« S’informer, (se)former, (se) transformer, voilà ce que l’épistémologie de la démocratie enseigne à la politique. Et c’est ce qu’il y a derrière le grand continuum du soin : l’attention aux idées, à la connaissance et l’attention aux êtres et au monde.

Se mettre au service des humanités et de la santé, ce n’est pas s’inscrire contre la technique. Au contraire, c’est lui donner sa seule orientation viable, sa finalité. Les humanités sont technophiles par essence ; elles demeurent un grand plaidoyer pour la science, les machines, au sens même où celles-ci ont pour finalité d’émanciper l’homme et de l’aider à poursuivre sa sortie de l’état de minorité. Il faut revenir au rapport sur l’établissement  d’un Conservatoire des Arts et Métiers, séance du 8 Vendémiaire de l’an III de la République une et indivisible (29 septembre 1794). On y lit le refus de faire des arts mécaniques des arts qui ne seraient pas libéraux. Les machines sont au service de l’humain, et non l’inverse ; en invitant à la création d’un Conservatoire, ce rapport a refusé le leurre de l’évidence : celui de croire à la neutralité de la technique, à la neutralité des machines. Les machines sont conçues par les hommes, elles reproduisent leurs biais cognitifs et émotionnels. Plus on créé des machines, plus il faut renforcer la formation des hommes et « finaliser » la technique, afin que celle-ci maintienne l’homme dans son humanisme.

Cette vision capacitaire et imaginative du soin me paraît nécessaire pour aborder la question des humanités scientifiques dans leur rapport à la santé. La santé comme lien au monde et à soi. Encore une fois, il s’agit de rendre le monde habitable, vivable pour l’humanisme et pas seulement pour les hommes réduits à leur vérité animale et multiple. Il s’agit d’élaborer une qualité de présence au monde, au vivant, à la nature, au sens où elle est inséparable -cette nature- de notre condition d’homme. Créons ensemble ce lieu où s’échafaude une manière d’habiter le monde et où la raison ne plie pas devant l’arraisonnement ambiant et les pronostics d’effondrement ».

Cynthia Fleury (Le soin est un humanisme, Tract, n°6, Gallimard, mai 2019)

Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, professeur titulaire à la chaire « Humanités et santé » au Conservatoire National des arts et Métiers. Elle a enseigné à l’Ecole Polytechnique et à Sciences Po (Paris), a présidé l’ONG Europanova, organisatrice des Etats Généraux de l’Europe (plus grand rassemblement de la société civile européenne), dont elle assure aujourd’hui la fonction de vice-présidente. Membre du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), elle est également membre fondateur du réseau européen des femmes philosophes de l’Unesco. En 2016, elle a fondé la Chaire de Philosophie à l’Hôpital (Hôtel-Dieu Paris). Elle dirige désormais de la Chaire de Philosophie à l’Hôpital Sainte-Anne (GHT Neurosciences et Psychiatrie). Cynthia Fleury a été choisie pour être la personnalité associée des Champs Libres à Rennes, de 2018 à 2021.

Parmi ses  ouvrages publiés : Les Irremplaçables, Gallimard, 2015. Folio 2018 ; La fin du courage, Fayard, 2010. Livre de poche 2011 ; Les pathologies de la démocratie, Fayard, 2005. Livre de poche 2009 ; Difficile tolérance (coll. avec Yves Charles Zarka), P.U.F., 2004 ; Dialoguer avec l’Orient. Retour à la Renaissance, PUF, 2003 ; Pretium Doloris. L’accident comme souci de soi, Pauvert, 2002 ; Mallarmé et la parole de l’imâm, éditions d’écarts, 2001 ; Métaphysique de l’imagination, éditions d’écarts, 2000.

(extrait proposé et présenté par Jacqueline Dessagne 
sur http://aussitotdit.net le 01/04/2020)

 

 

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