Albert Jacquard: pour une « démocratie de l’éthique » (texte 5)

Pour une démocratie de l’éthique

« Ce qui nous distingue fondamentalement des autres animaux ne nous est pas apporté par la nature, sous la forme d’une dotation génétique, mais nous est seulement autorisé par la nature. Celle-ci s’est conduite comme une mère analphabète qui, sans comprendre la portée de son geste, offre une encyclopédie à son enfant. Un jour vient où, aidé par ceux qu’il rencontre, il parvient, comme Champollion avec la pierre de Rosette, à déchiffrer, à découvrir du sens derrière les mots, à construire sa vision du monde, notamment sa partie de la vison du monde la plus énigmatique : lui-même.

Ainsi apparaît la conscience, flèche dont le point de départ et le point d’aboutissement sont confondus.

La spécificité humaine ne résulte donc pas de la forme de tel organe ou de la structure de telle protéine ; elle réside dans la capacité à construire une personne à partir de l’individu produit par la nature. Or cette construction ne peut progresser que grâce à la rencontre des autres.

Nous constatons ici un retournement de la flèche causale : la communauté humaine a été faite par les hommes, mais chaque homme devient lui-même grâce à son immersion dans cette communauté. Une « boucle de rétroaction » s’est mise en place : les individus ont crée la société des hommes, cette société les a transformés en personnes.

Ce constat, que nous propose maintenant la réflexion scientifique, avait été anticipé par des affirmations dont le rapprochement peut sembler inattendu. Ainsi, au XIXème siècle, celle de Karl Marx : « L’essence de l’humanité n’est pas une abstraction inhérente à l’individu pris à part ; dans sa réalité, elle est l’ensemble des rapports sociaux », ou, il y a deux-mille ans, celle de Jésus : « Lorsque vous serez réunis, Je serai parmi vous ». La signification est la même : c’est l’appartenance à l’humanité qui nous rend homme.

Cette évidence débouche sur la mise en place d’une société où les « autres » ne sont jamais considérés comme des obstacles mais toujours comme des sources.

La morale que l’on peut construire sur cette base n’a rien de « naturel » (on ne voit pas comment la nature, qui agit sans prendre en compte l’avenir, pourrait proposer une morale). Elle n’est pas pour autant arbitraire et peut devenir universelle, puisque développée en référence à la science, qui est universelle. Elle peut entraîner une adhésion collective face aux difficultés de nos sociétés. Cette adhésion ne pourra être obtenue que par la mise en place d’une nouvelle forme de démocratie, la démocratie de l’éthique. Elle sera certes plus difficile à mettre en oeuvre que la démocratie de la gestion aujourd’hui réalisée dans quelques nations, mais son urgence est grande. »

Albert Jacquard, (« La science à l’usage des non-scientifiques« , ed. Calmann-Lévy, 2001, pages 224-225).

Albert Jacquard (1925-2013), biologiste généticien, essayiste, spécialiste de génétique des populations. A été Directeur de recherches à l’Institut National d’études démographiques et membre du Comité consultatif d’éthique.

(extrait proposé et présenté par Jacqueline Dessagne le 27/03/2020
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