Bergson /le moi individuel et le moi social (texte 6)

Ce que le moi individuel doit au « moi social »

« Même si nous n’étions obligés, théoriquement, que vis-à-vis des autres hommes, nous le serions en fait vis-à-vis de nous-mêmes, puisque la solidarité sociale n’existe que du moment où un « moi social »se surajoute en chacun de nous au moi individuel. Cultiver ce moi social est l’essentiel de notre obligation vis-à vis de la société. Sans quelque chose d’elle en nous, elle n’aurait sur nous aucune prise ; et nous avons à peine besoin d’aller jusqu’à elle, nous nous suffisons à nous-mêmes si nous la trouvons présente en nous. Sa présence est plus ou moins marquée selon les hommes ; mais aucun de nous ne saurait s’isoler d’elle absolument. Il ne le voudrait pas, parce qu’il sent bien que la plus grande partie de sa force vient d’elle, et qu’il doit aux exigences sans cesse renouvelées de la vie sociale cette tension ininterrompue  de son énergie, cette constance de direction dans l’effort, qui assure à son activité le plus haut rendement. Mais il ne le pourrait pas, même s’il le voulait, parce que sa mémoire et son imagination vivent de ce que la société a mis en elles, parce que l’âme de la société est immanente au langage qu’il parle, et même si personne n’est là, même s’il ne fait que penser, il se parle encore à lui-même. En vain on essaie de se représenter un individu dégagé de toute vie sociale. Même matériellement, Robinson dans son île reste en contact avec les autres hommes, car les objets fabriqués qu’ils a sauvés du naufrage , et sans lesquels il ne se tirerait pas d’affaire, le maintiennent dans la civilisation et par conséquent dans la société. Mais un contact moral lui est plus nécessaire encore, car il se découragerait vite s’il ne pouvait opposer à des difficultés sans cesse renaissantes  qu’une force individuelle dont il sent les limites. Dans la société à laquelle il demeure idéalement attaché il puise de l’énergie ; il a beau ne pas la voir, elle est là qui le regarde : si le moi individuel conserve vivant et présent  le moi social, il fera, isolé, ce qu’il ferait avec l’encouragement  et même l’appui de la société tout entière. Ceux que les circonstances condamnent pour un temps à la solitude , et qui ne retrouvent pas en eux-mêmes les ressources de la vie intérieure profonde, savent ce qu’il en coûte de se « laisser aller », c’est-à-dire de ne pas fixer le moi individuel au niveau prescrit par le moi social. ils auront donc soin d’entretenir celui-ci, pour qu’il ne se relâche en rien de sa sévérité à l’égard de l’autre. Au besoin, ils lui chercheront un point d’appui matériel et artificiel. On se rappelle le garde forestier dont parle Kipling, seul dans sa maisonnette au milieu d’une forêt de l’Inde. Tous les soirs, il se met en habit noir pour dîner, « afin de ne pas perdre, dans son isolement, le respect de lui-même ».*

* Kipling, In the Rukh, dans le recueil intitulé Many inventions)

Henri Bergson (  « Les deux sources de la morale et de la religion », ch.1 L’obligation morale. éd. PUF).

Henri Bergson (1859-1941), lors de  ses études secondaires, obtient les premiers prix de mathématiques et de philosophie au Concours Général.  Devenu professeur agrégé de philosophie il enseigne dans le secondaire puis à l’École Normale Supérieure où il a pour camarade de promotion JeanJaurès. En 1900 il est nommé professeur au Collège de France et en 1928 il obtient le prix Nobel de littérature.

Quelques titres d’ ouvrages : Essai sur les données immédiates de la conscience(1889) ; Matière et mémoire (1896) ; l’Évolution créatrice (1907) ; les deux sources de la morale et de la religion (1932) ; la Pensée et le Mouvant (1934).

(extrait proposé et présenté par Jacqueline Dessagne 
sur http://aussitotdit.net le 27/03/2020)

 

Une réflexion sur “Bergson /le moi individuel et le moi social (texte 6)

  1. Pingback: Vers une vie plus simple ? (texte 7) | aussitôt dit

Les commentaires sont fermés.