Pascal/ savoir demeurer en repos dans une chambre / le divertissement(textes 1 et 2)

Savoir demeurer en repos dans une chambre / pourquoi recherchons-nous le divertissement ?

« Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls, et les peines où ils s’exposent dans la Cour, dans la guerre d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place(…)Mais quand j’ai pensé de plus près et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir les raisons, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près (…)

De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement. De là vient que la prison est un supplice si horrible, de la vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. (…) Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux, et ceux qui font sur cela les philosophes et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre qu’ils ne voudraient pas avoir acheté ne connaissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue de la mort et des misères qui nous en détournent, mais la chasse nous en garantit (…) Et quand on leur reproche que ce qu’ils recherchent  avec tant d’ardeur ne saurait les satisfaire, s’ils répondaient comme ils devraient le faire, s’ils y pensaient bien,  qu’ils ne recherchent en cela qu’une occupation violente et impétueuse qui les détourne de penser à soi et que c’est pour cela qu’ils se proposent un objet attirant qui les charme et les attire avec ardeur , ils laisseraient leurs adversaires sans répartie… (…) Ils croient chercher sincèrement le repos et ne recherchent en fait que l’agitation. Ils ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l’occupation au dehors, qui vient du ressentiment de leurs misères continuelles. Et ils ont un autre instinct secret  qui les porte à tendre au repos par l’agitation et à se figurer toujours que la satisfaction qu’ils n’ont point leur arrivera si, en surmontant quelques difficultés qu’ils envisagent ils peuvent s’ouvrir par là la porte au repos.

Ainsi s’écoule toute la vie ; on cherche le repos en combattant quelques obstacles et si on les a surmontés le repos devient insupportable par l’ennui qu’il engendre. Il en faut sortir et mendier le tumulte. Car,  ou l’on pense aux misères qu’on a ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait même assez à l’abri de toutes parts, l’ennui de son autorité privée ne laisserait pas de sortir du fond du cœur où il a des racines naturelles, et de remplir l’esprit de son venin.  »

PASCAL, (Pensées, Divertissement VIII 136-139. in « Pascal,  Oeuvres Complètes », Seuil, coll. L’intégrale, page 516)

L’auteur : mathématicien, physicien, philosophe,théologien proche du courant janséniste Blaise Pascal (1623-1662)  est une des figures majeures de la philosophie européenne du XVIIème siècle, époque charnière dans l’avènement de la science moderne. On peut trouver  les écrits de Pascal dans « Pascal, œuvres complètes » publié aux éditions du Seuil en 1963. La correspondance de Pascal avec les savants de son temps fait également partie de cette édition. Pour la biographie, consulter  encyclopédies et dictionnaires.

Quelques-uns de ses ouvrages : 1639 : Essai sur les coniques ; 1642 : Pascal créé les plans d’une machine à calculer arithmétique. 1645 : Lettre dédicatoire de la machine à calculer ; 1647 : Préface pour un Traité du vide ; 1649-54 :   Traités de l’équilibre des liqueurs et de la pesanteur de la masse de l’air ; 1655 : Pascal se retire à l’Abbaye janséniste de Port-Royal des Champs ; 1656-57 : Les Provinciales  (18 lettres consacrées à la polémique entre Jésuites et Jansénistes) ; 1658 : L’art de persuader – De l’esprit géométrique. (publication posthume) ; 1658-1662 : Pascal travaille à une Apologie de la religion chrétienne dont les brouillons seront rassemblés sous le titre de Pensées.  

(extrait proposé et présenté par Jacqueline Dessagne 
sur http://aussitotdit.net le 24/03/20020)

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