à propos de « L’héritage des Lumières »

Le 6 octobre 2021, l’association de philosophie Aussitôt dit a invité l’historien Antoine Lilti, présenté par Jacqueline Dessagne, ancien professeur de philosophie :

« Votre conférence d’aujourd’hui dans le cadre de l’association Aussitôt dit, devait avoir lieu en Février 2020, à propos de votre livre « l’héritage des Lumières », paru en septembre 2019, quatre ans après les attentats qui ont ébranlé la France en 2015, et dont on vient, en septembre 2021, d’ouvrir le procès. 

Les Lumières, cette métaphore par laquelle on désigne le mouvement intellectuel qui a caractérisé le 18 ème siècle, sortant de l’écrin confortable et paisible dans lequel les contenaient nos programmes scolaires, ont soudain ressurgi, dans la presse, dans les manifestations contre la violence terroriste et dans les discours politiques. On déplorait alors le retour de l’obscurantisme que les philosophes des Lumières avaient combattu, le retour des formes superstitieuses de la religion, que l’on avait cru définitivement éradiquées dans les sociétés modernes sécularisées. Le fanatisme religieux, dénoncé par Voltaire et par bien d’autres de ses contemporains, occupait à nouveau le devant de la scène politique et médiatique ; et c’est précisément le nom de ce philosophe que la mémoire collective avait soudain ravivé et brandi comme étendard de nos combats pour la liberté.

« Voltaire était redevenu notre contemporain, écrivez-vous, ses combats étaient les nôtres, nos combats étaient les siens. Les Lumières brillaient d’une brûlante actualité ». 

Que cherchions-nous donc à actualiser dans cette référence à un passé vieux de plus de deux siècles et demi ? Les grands idéaux des Lumières, l’universalisme, le progrès des sciences et des techniques définitivement engagé dans une démarche rationnelle,  la modernité en général ? Mais ces emblèmes des Lumières ne sont-ils pas l’objet de critiques sévères autant que de revendications glorieuses ? Vous rappelez, au début de votre ouvrage, les grandes étapes de ces critiques qui ont commencé dès le 18 ème siècle, au sein même du mouvement des Lumières. Certains philosophes, comme Rousseau pour n’en citer qu’un seul, soulignait les ambivalences du progrès, et mettait en garde contre les dérives possibles du processus de civilisation. La deuxième vague des critiques se situe, comme vous nous le rappelez,  au XXème siècle.  Dès 1929  un célèbre débat a opposé à Davos, Cassirer et Heidegger, à propos de la philosophie de Kant, dans un contexte politique annonciateur des périls qui menaçaient l’héritage des Lumières.  Après la seconde guerre mondiale, des penseurs comme Adorno ou  Horkheimer, s’en sont pris à l’humanisme, emblème de la pensée des Lumières, qui n’était à leurs yeux qu’un masque idéologique propre à dissimuler toutes les formes de domination.  Michel Foucault leur a pour ainsi dire, emboité le pas, du moins dans un premier temps, en faisant à son tour le procès de la raison dans « L’histoire de la folie à l’âge classique » ; avant, néanmoins, de finir par rendre hommage aux Lumières, par son commentaire d’un célèbre opuscule d’Emmanuel Kant intitulé  « Qu’est-ce que les Lumières ? ». De nos jours, un nouveau coup de boutoir est porté  aux Lumières par les études dé-coloniales : les Lumières trop centrées sur l’Europe,  n’auraient été que l’appareil idéologique du colonialisme, et ceux qui se prétendent héritiers des Lumières ne feraient que perpétuer cette idéologie. Si nous étions tentés de ne retenir des Lumières que ce qu’elles ont de positif, les diverses critiques dont elles font régulièrement l’objet, suffiraient à nous rappeler, si nous l’avions oublié, que les Lumières avaient d’abord été un combat mené contre différentes sortes d’adversaires et que ce combat continue, avec de nouveau protagonistes, dans un monde de plus en plus complexe. 

C’est pourquoi nous invitez à sortir des débats sans fin entre partisans et détracteurs des Lumières pour examiner les critiques sous l’angle de leurs conditions de possibilité et notamment dites-vous, leurs conditions d’énonciation. En déplaçant ainsi notre regard, vous proposez de  prendre en considération le caractère dialogique et polyphonique des Lumières, leurs tensions internes et leurs ambivalences. Si héritage il y a, vous nous invitez, en historien, à ne pas nous enfermer dans une vision unifiée et homogène des Lumières. Celles-ci sont nées dans un contexte historique de grandes mutations économiques, sociales, politiques. D’emblée, remarquez-vous, la définition des Lumières a été un enjeu politique et polémique, un héritage à combattre ou à revendiquer. Cette approche est féconde parce qu’elle éveille en nous la réflexion sur des problèmes qui sont les nôtres. Ainsi les Lumières ne sombrent pas dans un passé révolu qui ne flatterait que des intérêts d’érudition. Si l’on parle d’héritage des Lumières c’est bien parce que le passé continue  à produire du sens dans le présent qui est le nôtre, à mettre en perspective nos interrogations contemporaines quant à nos choix politiques, nos modes de vie, nos actions collectives en vue d’une vie meilleure.

Trois grandes parties structurent votre livre : Universalisme, Modernité, Politique, et ces grands axes de réflexion sont jalonnés de questions qui se posent toujours à nous, quoique dans des contextes historiques différents. Lorsque vous interrogez la notion même de civilisation en posant la question  la civilisation est-elle européenne ? vous nous invitez à relire Voltaire, non  seulement son « Traité sur la tolérance »  redevenu un best-seller sur les rayons de nos librairies depuis 2015 ; mais vous nous proposez de porter notre regard du côté de l’oeuvre historique de cet auteur, moins connue du grand public. Les « Pensées sur l’histoire » ainsi que l’ « Essai sur les moeurs et l’esprit des nations»(1756),  révèlent selon vous une tension entre la volonté qui animait  Voltaire de poser les jalons d’une histoire de l’Europe, berceau des Lumières,  et d’autre part son souci de voir beaucoup plus loin que l’Europe, en considérant d’autres parties du monde, d’autres peuples, et en particulier les civilisations orientales de Chine et d’Inde. Ce seul exemple suffirait peut-être à nuancer les critiques contemporaines sur l’euro-centrisme des Lumières.Vous consacrez par ailleurs de longues analyses critiques à certaines approches  avançant la thèse de « Lumières radicales » qui commenceraient au 17 ème siècle avec l’oeuvre politique de Spinoza  et s’opposeraient à des Lumières « modérées », plus conservatrices, du côté de John Locke, Voltaire, David Hume ou Benjamin Franklin. Mais là encore vous nous mettez en garde contre la tendance à donner des Lumières une image trop simplificatrice et trop unifiée, que ce soit pour exalter les Lumières ou au contraire pour les rejeter. Vous insistez sur les nuances, voire les contradictions qui traversent les oeuvres. Les Lumières sont bien, comme vous le dites, polyphoniques et dialogiques, elles ne sont pas constituées de pensées figées, elles émanent d’esprits qui s’interrogent au sein de sociétés en mouvement. En posant, en dernière partie de votre livre, la question Peut-on éclairer le peuple ? vous abordez le problème de l’éducation qui traverse toute l’histoire de la philosophie politique et qui demeure un enjeu majeur de nos sociétés contemporaines. Au siècle des Lumières, le souci de transmettre les savoirs au plus grand nombre prenait forme dans le projet des Encyclopédistes ; les femmes à la tête des Salons jouaient un rôle majeur dans la vie intellectuelle et offraient des espaces de dialogue, de débats contradictoires et argumentés, l’imprimerie accélérait la diffusion des écrits. Nous avons aujourd’hui des technologies beaucoup plus performantes pour construire notre espace public. Mais nous constatons que les progrès de la connaissance ne suffisent pas à faire reculer les préjugés, à chaque période de l’histoire, et que les combats menés au siècle des Lumières pour l’émancipation des individus et des peuples grâce aux progrès de la raison sont toujours d’actualité. L’héritage des Lumières ne consiste-t-il pas, finalement, à reprendre sans cesse le flambeau, si l’on peut dire, et à poursuivre inlassablement le processus de notre émancipation ? »

Antoine Lilti est Directeur d’études, rattaché au Centre de recherches historiques (CRH) et au Groupe d’étude des historiographies modernes (GEHM), a rejoint l’Ecole des Hautes études en sciences sociales en 2011,  a dirigé le master et la formation doctorale Histoire de 2013 à 2017, a été membre élu du CS et est actuellement membre élu du CA. Depuis 2006, il appartient au comité de rédaction des Annales HSS.

Ses travaux portent sur l’histoire sociale et culturelle des Lumières dans l’Europe du XVIIIe siècle et sur leur héritage intellectuel. 

En 2005 : travaux  sur la sociabilité des salons parisiens (Le monde des salons, Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe siècle, Fayard, 2005), puis sur l’histoire de la célébrité comme forme moderne de notoriété (Figures publiques, l’invention de la célébrité, 1750-1850) et sur l’histoire de la notion d’Europe (Penser l’EuropeCommerce, civilisation, empire. Penser l’Europe au XVIIIe siècle, Oxford, Voltaire Foundation, 2014, dirigé avec Céline Spector). 

2019 : L’héritage des Lumières, Ambivalences de la modernité, Editions de l’EHESS/Gallimard/Seuil,