La liberté d’expression du citoyen/Spinoza/ Traité des autorités théologique et politique/extrait n°35

« Partons des principes de toute organisation en société (démontrés plus haut) ; il s’ensuit avec la plus grande évidence, que le but final de l’instauration d’un régime politique n’est pas la domination, ni la répression des hommes, ni leur soumission au joug d’un autre ; ce à quoi l’on a visé par un tel système, c’est à libérer l’individu de la crainte – de sorte que chacun vive autant que possible, en sécurité ; en d’autres termes conserve au plus haut point son droit naturel de vivre et d’accomplir une action (sans nuire ni à soi-même ni à autrui). Non, je le répète, le but poursuivi ne saurait être de transformer des hommes raisonnables en bêtes ou en automates ! Ce qu’on a voulu leur donner, c’est bien plutôt, la pleine latitude de s’acquitter dans une sécurité parfaite des fonctions de leur corps et de leur esprit. Après quoi, ils seront en mesure de raisonner plus librement, ils ne s’affronteront plus avec les armes de la haine, de la colère, de la ruse et ils se traiteront mutuellement sans injustice. Bref, le but de l’organisation en société, c’est la liberté ! Nous avons vu que la constitution d’une communauté publique s’opérait dès lors à une simple et unique condition : toute puissance de décision devait, à l’avenir, prendre son origine soit en la collectivité même de tous les membres de la société, soit en quelques-uns, soit en un seul d’entre eux. En effet, puisque les hommes, laissés libres, portent des jugements très variés, puisque chaque individu s’imagine être seul à tout savoir et que l’unanimité des pensées comme des paroles reste irréalisable – aucune possibilité d’existence paisible ne s’offrirait, si tous n’avaient individuellement renoncé au droit d’agir sous l’impulsion de leur décision personnelle. En d’autres termes, chaque individu a bien renoncé à son droit d’agir selon son propre vouloir, mais il n’a rien aliéné de son droit de raisonner, ni de juger. D’où la conséquence : certes, nul ne saurait, sans menacer le droit de la souveraine Puissance, accomplir une action quelconque contre le vouloir de celle-ci ; mais les exigences de la vie en une société organisée n’interdisent à personne de penser, de juger, et, par suite de s’exprimer spontanément. À condition que chacun se contente d’exprimer ou d’enseigner sa pensée en ne faisant appel qu’aux ressources du raisonnement et s’abstienne de chercher appui sur la ruse, la colère, la haine ; enfin à condition qu’il ne se flatte pas d’introduire la moindre mesure nouvelle dans l’État, sous l’unique garantie de son propre vouloir. Par exemple, admettons qu’un sujet ait montré en quoi une loi est déraisonnable et qu’il souhaite la voir abroger. S’il prend soin, en même temps, de soumettre son opinion au jugement de la souveraine Puissance (car celle-ci est seule en position de faire et d’abroger les lois), s’il s’abstient entre temps de toute manifestation active d’opposition à la loi en question, il est – au titre d’excellent citoyen – digne en tout point de la reconnaissance de la communauté. Au contraire, si son intervention ne vise qu’à accuser les pouvoirs publics d’injustice et à les désigner aux passions de la foule, puis, s’il s’efforce de faire abroger la loi de toute manière, ce sujet est indubitablement un perturbateur et un rebelle ».

SPINOZA Traité des autorités théologique et politique chapitre XX (O.C, Gallimard, Pleiade, p. 898-899).

(extrait proposé par Jacqueline Dessagne- pour http://aussitotdit.net le 03/11/20)