Octobre 2019 : Fête du livre de Saint-Etienne :

Le débat organisé par l’association de philosophie Aussitôt dit aura lieu le samedi 19 octobre 2019 de 14 h30 à 16 h30 à l’École d’Architecture de Saint-Etienne, rue Buisson (proximité place Jacquard). Il aura pour thème :

« FRONTIÈRES ET LIBERTÉ »

INTERVENANTS :

Benjamin BOUDOU, politiste, chercheur à l’Institut Max Planck,

Léo CHARLES, économiste, Maître de Conférences à l’Université Rennes 2,

Michel FOUCHER, Géographe et diplomate, Collège d’études mondiales (Fondation Maison des Sciences de l’Homme),

François HÈRAN, sociologue, professeur au Collège de France.

Médiatrice : Christine BERTON, CCSTI La Rotonde.

« Conçue comme absence de contrainte, la liberté semble incompatible avec la frontière qui sépare et contrôle. Encore faut-il savoir ce que l’on entend par frontière et quel sens l’on donne à la liberté au sein d’une communauté politique.

Impossible de se prononcer dans l’abstrait sur ces questions qui affectent en profondeur la vie des hommes et des femmes de notre temps, même lorsqu’elles semblent éloignées de leurs préoccupations quotidiennes : Est-il sage de rêver d’un monde sans frontières ? A-t-on raison de s’en remettre aux tracés hérités des conflits du passé, souvent perçus comme  arbitraires ?  Faut-il changer l’idée que l’on se fait des frontières tant leurs formes et leurs fonctions peuvent varier ?

L’effacement des frontières paraît en phase avec la prétention contemporaine d’échapper à l’espace et au temps grâce aux nouvelles technologies de la communication. Pourtant, l’on parle d’un « retour des frontières » et les conflits frontaliers se multiplient. Les courants migratoires, dus aux guerres et aux conflits politiques, se développent, entraînant souvent des réactions d’hostilité et de rejet à l’égard des migrants. Le droit d’asile se trouve fragilisé ou contesté. Alors que la mobilité fait l’objet d’éloges systématiques, la crainte à l’égard de ceux qui se déplacent augmente, alimentant une « angoisse des frontières » et des réflexes xénophobes. L’Europe, elle-même, pourtant engagée dans un processus de suppression de ses frontières internes, fait marche arrière, la majorité des États qui la composent rétablissant, depuis 2015, les contrôles aux frontières.

Pour aborder ces questions de manière sereine, il faut d’abord s’appuyer sur une connaissance précise des faits concernant les frontières elles-mêmes (leurs évolutions quantitatives et qualitatives), ainsi que les mouvements migratoires (ne serait-ce que pour constater que ceux-ci s’effectuent pour l’essentiel au sein de continents autres que l’Europe). La géographie et l’histoire permettent d’ancrer la réflexion dans le concret, dans la longue durée des spécificités religieuses, politiques, économiques, culturelles qui sont à l’origine des discontinuités et des partages. La prise en compte des forces économiques libérées par la domination néo-libérale, qui exalte le libre-échange, la libre circulation des marchandises et des capitaux, en remettant en cause toutes les formes de limites et de frontières, oblige à relativiser la capacité des individus à compter sur leur seul pouvoir d’agir.

D’autre part, dès lors qu’on se situe dans l’espace politique, la liberté de circuler se heurte au jeu des intérêts, des valeurs et des lois qui gouvernent la conduite des individus, des peuples et des États. Si l’on écarte le repli identitaire des nationalismes, des  options légitimes peuvent entrer en tension. On pourra, entre autres exigences, mettre l’accent sur le sort des individus confrontés à des situations de violence, de misère ou de dérèglement climatique ; sur le désir des citoyens de préserver une communauté politique construite autour de règles librement consenties ; ou sur l’impératif des droits fondamentaux (notamment le droit d’asile) qu’une société démocratique est, de toute façon, tenue de respecter. Les décisions qui en découleront tendront à faire évoluer la législation d’un pays dans telle ou telle direction.

Si les frontières, dans le cas le plus général, séparent et excluent, instituant un dedans et un dehors, il semble indispensable de réfléchir aux moyens de réduire leurs effets  déshumanisants. Cela soulève la question hautement politique de la place réservée aux étrangers dans une société démocratique. »