les progrès de la médecine : une oeuvre collective (textes 15 et 16)

N.B : Dans ce  texte extrait du célèbre « Discours de la Méthode », Descartes, au 17ème siècle, s’adresse au grand public (le texte est publié en français et non en latin comme il était d’usage entre les savants à cette époque). Accordant une place essentielle à la médecine parmi les connaissances  « utiles à la vie », Descartes en appelle à la coopération intergénérationnelle : techniques et sciences réunies s’inscrivent ici dans un vaste programme humaniste où il ne s’agit pas de saccager la nature mais bien plutôt d’apprendre à la maîtriser. Vaste programme !…

« (…) sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai  remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusques à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées, sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous, le bien général de tous les hommes. Car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon  à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ; ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et  le fondement de tous les autres bien de cette vie ; car même l’esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition  des organes du corps, que, s’il est possible de trouver quelque moyen  qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusques ici,  je crois que c’est dans la médecine qu’on doit le chercher. Il est vrai que celle qui est maintenant en usage contient peu de choses dont l’utilité soit si remarquable ; mais , sans que j’ai aucun dessein de la mépriser, je m’assure qu’il n’y a personne, même de ceux qui en font profession, qui n’avoue que tout ce qu’on y sait n’est presque rien à comparaison  de ce qui reste à y savoir, et qu’on se pourrait exempter d’une infinités de maladies, tant du corps que de l’esprit,  et même aussi peut-être de l’affaiblissement de la vieillesse, si on avait assez de connaissances de leurs causes,  et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus. Or, ayant dessein  d’employer toute ma vie à la recherche d’une science si nécessaire, et ayant rencontré un chemin qui me semble tel qu’on doit infailliblement la trouver en le suivant, si ce n’est qu’on en soit empêché, ou par la brièveté de la vie, ou par le défaut des expériences, je jugeais qu’il n’y avait point de meilleur remède contre ces deux empêchements que de communiquer fidèlement au public tout le peu que j’aurais trouvé, et de convier les bons esprits à tâcher de passer plus outre, en contribuant, chacun selon son inclination et son pouvoir, aux expériences qu’il faudrait faire, et communiquant aussi au public toutes les choses qu’ils apprendraient, afin que les derniers commençant là où les précédents auraient achevé, et ainsi, joignant les vies et les travaux de plusieurs, nous allassions tous ensemble beaucoup plus loin que chacun en particulier ne saurait faire. »

Descartes  (1637 – Discours de la Méthode, 6ème partie- éd. Garnier, T. III p. 634 sq.)

N.B : Dix ans plus tard, en 1647, Descartes publie un volumineux ouvrage scientifique proche des thèses soutenues par Galilée, sous le titre de « Principes de la philosophie ». L’édition française est précédée d’une longue lettre-préface dans laquelle Descartes pense l’unité des sciences. Il a recours à une métaphore végétale pour la représenter, non pas comme un sytème clos mais plutôt toujours en puissance de grandir et de se renouveler en son sommet :

« Ainsi toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont, la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale ; j’entends la plus haute et la plus parfaite morale, qui présupposant une entière connaissance des autres sciences, est le dernier degré de la sagesse. »

Descartes (1647- lettre -préface des « Principes de la philosophie » – oeuvres complètes T.III éd. Garnier page 779 sq.)

René Descartes (1596-1650), mathématicien, physicien, philosophe marque un moment décisif dans l’avénement de la science moderne qui commence avec Galilée, reprenant les thèses de Copernic. Enracinant la pensée dans une expérience méditative qui révèle le sujet à lui-même en tant que sujet pensant, Descartes construit le premier cadre de la méthode scientifique et esquisse la corrélation des différentes sciences en un vaste système. S’il privilégie la solitude propice au travail intellectuel,  il correspond toutefois avec les plus grands savants européens de son temps, voyage dans plusieurs pays, s’installe durant plusieurs années aux Pays-Bas afin d’échapper à la censure. Penseur de l’union de l’âme et du corps, qu’il distingue sur le plan de la connaissance, il entretient avec la princesse Elisabeth de Bohème une volumineuse correspondance sur le thème des passions qui font également l’objet d’un traité. Appelé par la reine Christine de Suède il termine sa vie à Stockholm où la rudesse hivernale a raison de sa constitution fragile.

Principaux ouvrages : 1628 : Règles pour la direction de l’esprit ; 1637 : Discours de la Méthode pour bien conduire sa raison et rechercher la vérité dans les sciences ; 1641 : Méditations Métaphysiques (suivies des « objections et réponses » à ses nombreux interlocuteurs) ; 1647 : Les Principes de la philosophie ; 1649 : Les passions de l’âme ; après sa mort sont publiés Le Monde et le Traité de l’homme (première édition en 1664). N.B : Tous ces ouvrages (et bien d’autres, non cités ici) ainsi que  la très volumineuse correspondance de Descartes peuvent être lus dans les Oeuvres complètes  (édition Garnier en trois Tomes).

les machines et la médecine (texte 14)

Ce texte est extrait d’un article publié par Serge Tisseron dans le journal Libération le 8 avril 2020 intitulé « l’irrésistible arrivée des robots soignants et la fin de l’humanité.

https://www.liberation.fr/debats/2020/04/08/l-irresistible-arrivee-des-robots-soignants-et-la-fin-de-l-humanite_1784588

« En Chine, ces machines sont déployées massivement pour faire face à la pandémie. Il existe des robots désinfectants, des robots livreurs, des robots patrouilleurs, équipés de haut-parleurs et de caméras, qui accostent les passants sans masque et scannent leur température à l’aide d’une caméra infrarouge, et en cas de température, déclenchent une alarme et envoient une alerte à la police, et même des robots soignants (encore en expérimentation) pour effectuer des tâches variées telles que la prise de température, l’auscultation cardiaque et respiratoire, le prélèvement de salive et la distribution de médicaments. (…)

Il faut nous garder de tout enthousiasme naïf, et plus encore du risque de croire que des machines pourraient bientôt remplacer des soignants. La technologie peut jouer un rôle positif dans l’amélioration du système de soins, mais les domaines dans lesquels elle pourrait être utilisée de façon efficace et apaisante ne sont pas encore cernés. Veillons à faire en sorte que les robots ne remplacent jamais les humains, mais qu’ils permettent à ceux-ci de faire mieux, et dans de meilleures conditions, ce qu’ils faisaient jusque-là sans eux. Si certaines tâches peuvent être déléguées à des robots au sein des hôpitaux, cela ne peut pas être le cas de toutes. Alors que les effets de l’utilisation d’un robot dans l’annonce d’un diagnostic à un patient sont largement inconnus, et que certaines études font état d’un accroissement de l’inquiétude quand des conseils d’importance vitale sont donnés par une machine, il serait dramatique que la peur de la contamination et du manque de personnel soignant conduise à accepter certaines pratiques sans véritablement en questionner l’éthique. » Serge Tisseron

Ouvrage à paraître (sortie prévue en librairie le 20 mai): l’Emprise insidieuse des machines parlantes, plus jamais seul, Ed. LLL.

Serge Tisseron Psychiatre, docteur en psychologie, membre de l’Académie des technologies


 

 

la liberté des citoyens (texte 13)

(N.B : le texte suivant est extrait d’un article publié dans le journal Le monde du 4 avril 2020 https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/04/il-y-a-ce-a-quoi-nous-sommes-relies-nous-tous-confines-mais-interdependants-responsables-solidaires-et-fiers-de-l-etre_6035532_3232.html)

 « Voilà que le confinement nous oblige à mettre nos désirs à distance (après tout, est-il si important pour moi de retrouver sans délai l’homme que j’aime ?) et à nous projeter dans l’avenir (tout cela n’aura qu’un temps, et durera d’autant moins que je me soumettrai aux consignes). Mettre à distance ses désirs, et se projeter dans l’avenir : c’est exactement ce qu’on apprend aux enfants pour les aider à devenir adultes, c’est-à-dire civilisés.

Encore une étape, aurait dit Norbert Elias, dans ce « processus de civilisation des mœurs » qui a construit, pour le meilleur, les sociétés occidentales, en éduquant les humains à autre chose qu’à la satisfaction égoïste de leurs désirs immédiats et à l’expression brute de leurs besoins corporels. Et sans doute aurait-il ajouté qu’avec cette prise de conscience collective de l’« interdépendance » dont se nourrit « la société des individus », on assiste aussi au déclin de « l’homo clausus », cette illusion spontanée selon laquelle l’homme serait clos sur lui-même, défini antérieurement aux autres et indépendamment d’eux.

Fin de l’illusion de toute-puissance individuelle, fin du fantasme selon lequel la liberté des personnes serait le but ultime : enfermés dans nos domiciles, nous voici en mesure de méditer, enfin, le sens et l’importance de la notion d’intérêt général ; et de réaliser l’impérieuse nécessité de préférer, au libéralisme tant économique (de droite) que libertaire (de gauche), la conception républicaine de la citoyenneté, qui rend le bien commun supérieur à la somme des libertés individuelles, et le place au-dessus d’elles, en nous reliant non seulement à nos proches et à nos semblables mais à tous nos concitoyens, voire à tous les habitants de notre malheureuse planète.

Voilà donc qu’après deux générations biberonnées dans le culte de l’enfant roi et du « J’ai bien le droit de m’habiller comme je veux », le rêve de toute-puissance retombe de tout son poids de corrosive illusion, et fait flop : décidément, il y a plus important, et même plus excitant, que la satisfaction des désirs individuels. Car il y a aussi ce à quoi nous sommes reliés, nous tous, confinés certes mais interdépendants, responsables, solidaires et – en dépit de tout – fiers de l’être. »

Nathalie Heinich

Nathalie Heinich : études de philosophie et de sociologie, spécialisée dans la sociologie des professions artistiques et des pratiques culturelles, développe également des recherches sur l’épistémologie des sciences sociales, la notion d’identité, et les valeurs. Directrice de recherches au CNRS, dirige le Centre de recherches sur les arts et le langage à l’EHESS ; a obtenu plusieurs prix dont le prix Pétrarque de l’essai en 2017 pour son livre « Des valeurs » (pour lequel elle a été invitée le 23 janvier 2018 à Saint-Etienne par l’association « Aussitôt dit » dans le cadre des Conférences de l’Hôtel de ville)

Principaux ouvrages : 1996 États de femme (Tel, Gallimard) ; 2009 : La fabrique du patrimoine (éditions de la Maison des sciences de l’homme-Paris) ; 2015 : le paradigme de l’art contemporain (NRF, Gallimard) ; 2017 : Des valeurs. Une approche sociologique (NRF, Gallimard) ; La cadre analyse d’Erving Goffman (2020, éditions du CNRS) et Le Pont Neuf Christo (2020, éditions Thierry Marchaisse).

 

 

l’imaginaire social entre idéologie et utopie (texte 12)

« Dès que l’on essaie de définir l’utopie par son contenu, on est surpris de découvrir que, en dépit de la permanence de certains de ses thèmes – statut de la famille, de la consommation, de l’appropriation des choses, de l’organisation de la vie politique, de la religion – , il n’est pas difficile de faire correspondre à chacun de ces termes des projets diamétralement opposés (…). Une autre famille, une autre sexualité peut signifier monachisme ou communauté sexuelle. Une autre manière de consommer peut signifier ascétisme ou consommation somptuaire. Une autre relation à la propriété peut signifier appropriation directe sans règle ou planification artificielle tatillonne. Une autre relation au gouvernement du peuple peut signifier autogestion ou soumission à une bureaucratie vertueuse et disciplinée. Une autre relation à la religion peut signifier athéisme radical ou festivité cultuelle.

Le moment décisif de l’analyse consiste à relier ces variations thématiques aux ambiguïtés plus fondamentales qui s’attachent à la fonction de l’utopie. Ce sont ces variations fonctionnelles qu’il faut mettre en parallèle avec celles de l’idéologie. Et c’est avec le même sens de la complexité et du paradoxe qu’il faut en déployer les couches de sens. De la même manière qu’il a fallu résister à la tentation d’interpréter l’idéologie  dans les seuls termes de la dissimulation et de la distorsion, il faut résister à celle de construire le concept d’utopie sur la seule base de ces expressions quasi pathologiques.

L’idée-noyau doit être celle de nulle part impliquée par le mot même et par la description de Thomas More. C’est à partir en effet de cette étrange exterritorialité spatiale – de ce non-lieu, au sens propre du mot – qu’un regard neuf peut être jeté sur notre réalité, en laquelle désormais plus rien ne peut être tenu pour acquis. Le champ du possible s’ouvre désormais au-delà de celui du réel. C’est ce champ que jalonnent les manières « autres » évoquées plus haut. La question est alors de savoir si l’imagination pourrait avoir un rôle constitutif sans ce saut à l’extérieur. L’utopie est le mode sous lequel nous repensons radicalement ce que sont  famille, consommation, gouvernement, religion, etc. De « nulle part » jaillit la plus formidable contestation de ce-qui-est. L’utopie apparaît ainsi, en son noyau primitif, comme la contrepartie exacte de notre premier concept d’idéologie en tant que fonction de l’intégration sociale. L’utopie, en contrepoint, est la fonction de la subversion sociale. (…).

La dysfonction de l’utopie ne se laisse pas moins comprendre à partir de la pathologie de l’imagination. L’utopie tend à la schizophrénie comme l’idéologie tend à la dissimulation et à la distorsion. Cette pathologie s’enracine dans la fonction excentrique de l’utopie. Elle développe de manière caricaturale l’ambiguïté d’un phénomène qui oscille entre le fantasme et la créativité, la fuite et le retour. « Nulle part » peut, ou non, réorienter vers « ici et maintenant ». Mais qui sait si tel ou tel mode erratique d’existence n’est pas la prophétie de l’homme à venir ? Qui sait même si un certain degré de pathologie individuelle n’est pas la condition du changement social, dans la mesure où cette pathologie porte au jour la sclérose des institutions mortes ? Pour le dire de manière plus paradoxale, qui sait si la maladie n’est pas en même temps la thérapeutique ?

Ces remarques troublantes ont au moins l’avantage de diriger le regard vers un trait irréductible de l’imaginaire social : à savoir que nous ne l’atteignons qu’à travers les figure de la conscience fausse. Nous ne prenons possession du pouvoir créateur et de l’imagination que dans un rapport critique avec ces deux figures de la conscience fausse, comme si, pour guérir la folie de l’utopie, il fallait en appeler à la fonction  « saine » de l’idéologie, et comme si la critique des idéologies ne pouvait être conduite que par une conscience susceptible de ce regarder elle-même à partir de « nulle part. »

C’est dans ce travail sur l’imaginaire social que se médiatisent les contradictions qu’une simple phénoménologie de l’imagination individuelle doit laisser à l’état d’apories. »

Paul Ricoeur ( « Du texte à l’action. Essais d’herméneutique t. II, p. 231, coll. Esprit/ éd.  Seuil- 1986).

Paul Ricoeur (1913-2005), philosophe, nommé à la Sorbonne en 1956, choisit d’enseigner à Nanterre en 1966, nommé Doyen de la faculté de Nanterre en 1969, période de crise universitaire, il démissionne en 1970  suite à la dégradation des conditions  et  à l’intervention de la police sur le campus. Il part pour la Belgique (Université de Louvain) puis aux États Unis. Retour en France à la fin de  sa vie.

Quelques titres parmi une œuvre immense : Philosophie de la volonté (1950-1988), Aubier ; 1966 : De l’interprétation, essai sur Freud, Seuil ; 1969 : Le conflit des interprétations, Seuil ; 1975 : La métaphore vive, Seuil  ; 1983 à 1985 : Temps et Récit (3 volumes) éd. Seuil ; 1997 : Autrement, lecture d’Autrement qu’être d’Emmanuel Lévinas, PUF, A ; 1998 : La nature et la règle, ce qui nous fait penser (avec J-P Changeux), O. Jacob, NR ; 1998 : Penser la Bible, Seuil ; 2000 : Mémoire, Histoire, Oubli, Seuil ;  2004 : Parcours de la reconnaissance, Seuil ; 2007 : Vivant jusqu’à la mort, suivi de Fragments (oeuvres posthumes), Seuil. Voir plus sur :

http://www.fondsricoeur.fr/fr/pages/bibliographie.html


 

 

 

Santé, humanisme, science, machines (texte 11)

« S’informer, (se)former, (se) transformer, voilà ce que l’épistémologie de la démocratie enseigne à la politique. Et c’est ce qu’il y a derrière le grand continuum du soin : l’attention aux idées, à la connaissance et l’attention aux êtres et au monde.

Se mettre au service des humanités et de la santé, ce n’est pas s’inscrire contre la technique. Au contraire, c’est lui donner sa seule orientation viable, sa finalité. Les humanités sont technophiles par essence ; elles demeurent un grand plaidoyer pour la science, les machines, au sens même où celles-ci ont pour finalité d’émanciper l’homme et de l’aider à poursuivre sa sortie de l’état de minorité. Il faut revenir au rapport sur l’établissement  d’un Conservatoire des Arts et Métiers, séance du 8 Vendémiaire de l’an III de la République une et indivisible (29 septembre 1794). On y lit le refus de faire des arts mécaniques des arts qui ne seraient pas libéraux. Les machines sont au service de l’humain, et non l’inverse ; en invitant à la création d’un Conservatoire, ce rapport a refusé le leurre de l’évidence : celui de croire à la neutralité de la technique, à la neutralité des machines. Les machines sont conçues par les hommes, elles reproduisent leurs biais cognitifs et émotionnels. Plus on créé des machines, plus il faut renforcer la formation des hommes et « finaliser » la technique, afin que celle-ci maintienne l’homme dans son humanisme.

Cette vision capacitaire et imaginative du soin me paraît nécessaire pour aborder la question des humanités scientifiques dans leur rapport à la santé. La santé comme lien au monde et à soi. Encore une fois, il s’agit de rendre le monde habitable, vivable pour l’humanisme et pas seulement pour les hommes réduits à leur vérité animale et multiple. Il s’agit d’élaborer une qualité de présence au monde, au vivant, à la nature, au sens où elle est inséparable -cette nature- de notre condition d’homme. Créons ensemble ce lieu où s’échafaude une manière d’habiter le monde et où la raison ne plie pas devant l’arraisonnement ambiant et les pronostics d’effondrement ».

Cynthia Fleury (Le soin est un humanisme, Tract, n°6, Gallimard, mai 2019)

Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, professeur titulaire à la chaire « Humanités et santé » au Conservatoire National des arts et Métiers. Elle a enseigné à l’Ecole Polytechnique et à Sciences Po (Paris), a présidé l’ONG Europanova, organisatrice des Etats Généraux de l’Europe (plus grand rassemblement de la société civile européenne), dont elle assure aujourd’hui la fonction de vice-présidente. Membre du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), elle est également membre fondateur du réseau européen des femmes philosophes de l’Unesco. En 2016, elle a fondé la Chaire de Philosophie à l’Hôpital (Hôtel-Dieu Paris). Elle dirige désormais de la Chaire de Philosophie à l’Hôpital Sainte-Anne (GHT Neurosciences et Psychiatrie). Cynthia Fleury a été choisie pour être la personnalité associée des Champs Libres à Rennes, de 2018 à 2021.

Autres ouvrages : Les Irremplaçables, Gallimard, 2015. Folio 2018 ; La fin du courage, Fayard, 2010. Livre de poche 2011 ; Les pathologies de la démocratie, Fayard, 2005. Livre de poche 2009 ; Difficile tolérance (coll. avec Yves Charles Zarka), P.U.F., 2004 ; Dialoguer avec l’Orient. Retour à la Renaissance, PUF, 2003 ; Pretium Doloris. L’accident comme souci de soi, Pauvert, 2002 ; Mallarmé et la parole de l’imâm, éditions d’écarts, 2001 ; Métaphysique de l’imagination, éditions d’écarts, 2000.


 

 

lois et protection des citoyens (texte 10)

« I) (…) C’est à la loi seule que les hommes doivent la justice et la liberté. C’est cet organe salutaire de la volonté de tous, qui rétablit dans le droit l’égalité naturelle entre les hommes. C’est cette voix céleste qui dicte à chaque citoyen les préceptes de la raison publique, et lui apprend à agir selon les maximes de son propre jugement, et à n’être pas en contradiction avec lui-même. (…) La puissance des lois dépend encore plus de leur propre sagesse que de la sévérité de leurs ministres, et la volonté publique tire son plus grand poids de la raison qui l’a dictée (…).

II) (…) Il ne faut pas croire que l’on puisse offenser ou couper un bras, que la douleur ne s’en porte à la tête ; et il n’est pas plus croyable que la volonté générale consente qu’un membre de l’État quel qu’il soit en blesse ou détruise un autre, qu’il ne l’est que les doigts d’un homme usant de sa raison aillent lui crever les yeux. La sureté particulière est tellement liée avec la confédération publique, que sans les égards que l’on doit à la faiblesse humaine, cette convention serait dissoute par le droit, s’il périssait dans l’État un seul citoyen que l’on eût pu secourir ; si l’on en retenait à tort un seul en prison, et s’il se perdait un seul procès avec une injustice évidente : car les conventions fondamentales étant enfreintes, on ne voit plus quel droit ni quel intérêt pourrait maintenir le peuple dans l’union sociale, à moins qu’il n’y fût retenu par la seule force, qui fait la dissolution de l’état civil.

En effet, l’engagement du corps de la nation n’est-il pas de pourvoir à la conservation du dernier de ses membres avec autant de soin qu’à celle de tous les autres ? Et le salut d’un citoyen est-il moins  la cause commune que celui de tout l’État ? Qu’on nous dise qu’il est bon qu’un seul périsse pour tous, j’admirerai cette sentence dans la bouche d’un digne et vertueux patriote qui se consacre volontairement et par devoir à la mort pour le salut de son pays : mais si l’on entend qu’il soit permis au gouvernement de sacrifier un innocent au salut de la multitude, je tiens cette maxime pour une des plus exécrables que jamais la tyrannie ait inventée, la plus fausse qu’on puisse avancer, la plus dangereuse que l’on puisse admettre, et la plus directement opposée aux lois les plus fondamentales de la société. Loin qu’un seul doive périr pour tous, tous ont engagé leurs biens  et leurs vies à la défense de chacun d’eux, afin que la faiblesse particulière fut toujours protégée par la force publique, et chaque membre par tout l’État ». (…)

III)  Ce n’est pas assez d’avoir des citoyens et de les protéger ; il faut encore songer à leur subsistance ; et pourvoir aux biens publics est une suite évidente de la volonté générale, et le troisième devoir essentiel du gouvernement. Ce devoir n’est pas, comme on doit le sentir, de remplir les greniers des particuliers et les dispenser du travail, mais de maintenir l’abondance tellement à leur portée, que pour l’acquérir, le travail soit toujours nécessaire et ne soit jamais inutile. Il s’étend aussi  à toutes les opérations  qui regardent l’entretien du fisc, et les dépenses de l’administration publique. »

Jean-Jacques Rousseau (novembre 1755-« Discours sur l’économie politique »)

J.J.Rousseau (1712-1778), écrivain, philosophe, musicien, citoyen de Genève. Quelques repères parmi les très nombreux écrits de Rousseau  (voir oeuvres complètes dans les trois volumes de La Pléiade) : 1750 Discours sur les sciences et les arts ; 1755 Discours sur l’origine de l’inégalité ; Discours sur l’économie politique ; 1761 : Julie ou la Nouvelle Héloïse ; 1762 : Le contrat social ; Émile ou de l’éducation ; 1770 : Les Confessions ; 1776-1778 : rédaction des Rêveries du promeneur solitaire (publiées en 1782).

trois piliers de l’État social : droit, santé, services publics (texte 9)

« Le premier de ces piliers est le droit du travail, né au XIXe siècle avec les premières lois visant, déjà, à faire face aux effets mortifères de l’essor du capitalisme industriel sur la santé physique des populations européennes. L’exploitation sans limite du travail humain finissait par menacer les ressources physiques de la nation, justifiant l’intervention du législateur pour limiter la durée du travail des enfants, en France par la loi du 22 mars 1841, puis des femmes avec la loi du 2 novembre 1892. Dès ces premières lois, le droit du travail, en insérant un statut protecteur dans tout contrat de travail, obligeait ainsi à prendre en considération, au-delà du temps court des échanges sur le marché du travail, le temps long de la vie humaine et de la succession des générations.

Le deuxième pilier est la Sécurité sociale, dont l’invention a répondu à la même nécessité de protéger la vie humaine des effets délétères de sa soumission à la sphère marchande. La première pierre en fut l’adoption dans tous les pays industriels de lois (en France celle de 1898) assurant la réparation des accidents du travail. En rendant les entreprises responsables des dommages engendrés par leur activité économique, ces lois ont ouvert la voie à l’idée de solidarité face aux risques de l’existence. Cette idée n’a cessé de s’affirmer par la suite, donnant naissance aux premières assurances sociales, puis à l’invention de la Sécurité sociale. Aux termes (toujours en vigueur) du premier article du Code de la sécurité sociale, celle-ci « est fondée sur le principe de solidarité nationale », ce qui la distingue aussi bien de la charité publique (aide ou protection sociale) que des assurances privées. Héritage de la tradition mutuelliste, la marque propre du modèle français de sécurité sociale établi en 1945, a été son autonomie vis-à-vis de l’Etat, qui en est le garant et non pas le gérant.

Enfin, le troisième pilier de l’Etat social est la notion de service public, selon laquelle un certain nombre de biens et de services, santé, enseignement, poste, énergie, transports… doivent être mis à disposition de l’ensemble des citoyens dans des conditions d’égalité, de continuité et d’accessibilité. »

Alain Supiot ( extrait d’un entretien avec pour la revue Alternatives économiques, mars 2020).

Alain Supiot est juriste, spécialiste du Droit du travail , de la Sécurité Sociale et de philosophie du droit. Professeur émérite du Collège de France où il a été nommé en 2012 il a occupé jusqu’en 2019 la chaire État social et mondialisation. Il préside le comité stratégique de l’Institut d’études avancées de Nantes. (voir bibliographie plus complète sur le site du Collège de France). Principaux ouvrages parmi les plus récents : L’esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total ; La gouvernance par les nombres ; Le travail n’est pas une marchandise ; La force d’une idée.


 

 

 

temps de crise et prise de conscience (texte 8)

« Nous sommes actuellement soumis à une triple crise. La crise biologique d’une pandémie qui menace indistinctement nos vies et déborde les capacités hospitalières, surtout là où les politiques néo-libérales n’ont cessé de les réduire. La crise économique née des mesures de restriction prises contre la pandémie et qui, ralentissant ou stoppant les activités productives, de travail, de transport, ne peut que s’aggraver si le confinement devient durable. La crise de civilisation : nous passons brusquement d’une civilisation de la mobilité à une obligation d’immobilité. Nous vivions principalement dehors, au travail, au restaurant, au cinéma, aux réunions, aux fêtes. Nous voici contraints à la sédentarité et à l’intimité. Nous consommions sous l’emprise du consumérisme, c’est-à-dire l’addiction aux produits de qualité médiocre et vertus illusoires, l’incitation à l’apparemment nouveau, à la recherche du plus plutôt que du mieux. Le confinement pourrait être une opportunité de détoxification mentale et physique, qui nous permettrait de sélectionner l’important et rejeter le frivole, le superflu, l’illusoire. L’important c’est évidemment l’amour, l’amitié, la solidarité, la fraternité, l’épanouissement du Je dans un Nous. Dans ce sens, le confinement pourrait susciter une crise existentielle salutaire où nous réfléchirons sur nos vies. (…)

Nous n’avons pas besoin d’un nouvel humanisme, nous avons besoin d’un humanisme ressourcé et régénéré. L’humanisme a  pris deux visages antinomiques en Europe. Le premier est celui de la quasi divinisation de l’humain, voué à la maîtrise de la nature. L’autre humanisme a été formulé par Montaigne en une phrase : « Je reconnais en tout homme mon compatriote. » Il faut abandonner le premier et régénérer le second.

La définition de l’humain ne peut se limiter à l’idée d’individu. L’humain se définit par trois termes aussi inséparables l’un de l’autre que ceux de la trinité : l’humain c’est à la fois un individu, une partie, un moment de l’espèce humaine, et une partie, un moment d’une société. Il est à la fois individuel, biologique, social. L’humanisme ne saurait désormais ignorer notre lien ombilical à la vie et notre lien ombilical à l’univers. Il ne saurait oublier que la nature est autant en nous que nous sommes dans la nature. Le socle intellectuel de l’humanisme régénéré est la raison sensible et complexe. Non seulement il faut suivre l’axiome « pas de raison sans passion, pas de passion sans raison », mais notre raison doit toujours être sensible  à tout ce qui affecte les humains. (…)

Pour que l’humanité puisse survivre, elle doit se métamorphoser. Jaspers avait dit peu après la seconde guerre mondiale : « Si l’humanité veut continuer à vivre, elle doit changer. »

L’humanisme, à mon sens, ce n’est pas seulement la conscience de solidarité humaine, c’est aussi le sentiment d’être à l’intérieur d’une aventure inconnue et incroyable ; au sein de cette aventure inconnue chacun fait partie  d’un grand être constitué de sept milliards d’humains, comme une cellule fait partie d’un corps parmi les des centaines de milliards de cellules. Chacun participe à cet infini, à cet inachèvement, à cette réalité si fortement tissée de rêve, à cet être de douleur, de joie et d’incertitude qui est en nous comme nous sommes en lui. Chacun d’entre nous fait partie de cette aventure inouïe, au sein de l’aventure elle-même stupéfiante de l’univers. Elle porte en elle son ignorance, son inconnu, son mystère, sa folie, la raison de l’aventure plus que jamais incertaine, plus que jamais terrifiante, plus que jamais exaltante ».

Edgard MORIN

Ces extraits proviennent d’un entretien accordé par Edgard Morin à Simon Blin pour le journal Libération du 27 mars 2020.

Edgard Morin, né en 1921, sociologue, médiologue, philosophe, penseur de la complexité, est l’auteur d’un très grand nombre d’ouvrages traduits en 28 langues dans 42 pays. Il a obtenu de nombreux prix et distinctions dans différents pays. (pour plus d’informations, voir fiche très détaillée sur Wikipedia).


 

Vers une vie plus simple ? (texte 7)

« (…) La seule réforme de notre alimentation aurait des répercussions sans nombre sur notre industrie, notre commerce, notre agriculture, qui en seraient considérablement simplifiés. Que dire de nos autres besoins ? Les exigences du sens génésique sont impérieuses, mais on en finirait vite avec elles si l’on s’en tenait à la nature. Seulement autour d’une sensation forte mais pauvre, prise comme note fondamentale, l’humanité a fait surgir un nombre sans cesse croissant d’harmoniques ; elle en a tiré une si riche variété de timbres que n’importe quel objet donne maintenant le son devenu obsession. Toute notre civilisation est aphrodisiaque. Ici encore la science a son mot à dire,  et elle le dira un jour si nettement qu’il faudra bien l’écouter : il n’y aura plus de plaisir à tant aimer le plaisir. La femme hâtera la venue de ce moment dans la mesure où elle voudra réellement, sincèrement, devenir l’égale de l’homme, au lieu de rester l’instrument qu’elle est encore, attendant de vibrer sous l’archet du musicien. Que la transformation s’opère : notre vie en sera  plus sérieuse en même temps que plus simple. Ce que la femme exige de luxe pour plaire à l’homme et, par ricochet, pour se plaire à elle-même, deviendra en grande parie inutile. Il y aura moins de gaspillage, et aussi moins d’envie. Luxe, plaisir et bien-être se tiennent d’ailleurs de près, sans cependant avoir entre eux  le rapport qu’on se figure généralement. On les dispose le long d’une échelle : du bien-être au luxe on passerait par voie de gradation ascendante ; quand nous nous serions assuré le bien-être, nous voudrions y superposer le plaisir ; puis viendrait l’amour du luxe. Mais c’est là une psychologie purement intellectualiste, qui croit pouvoir calquer nos états d’âme sur leurs objets ; parce que le luxe coûte plus cher que le simple agrément, et le plaisir que le bien-être, on se représenterait la croissance progressive de je ne sais quel désir correspondant. La vérité est que c’est le plus souvent par amour du luxe qu’on désire le bien-être, parce que le bien-être qu’on n’a pas peut apparaître comme un luxe, et qu’on veut imiter, égaler, ceux qui sont en état de l’avoir. Au commencement était la vanité. Combien de mets ne sont recherchés que parce qu’ils sont coûteux ! Pendant des années les peuples civilisés dépensèrent une bonne partie de leur effort extérieur à se procurer des épices. On est stupéfait de voir que tel fut l’objet suprême de la navigation, alors si dangereuse ; que des milliers d’hommes y jouèrent leur vie ; que le courage, l’énergie et l’esprit d’aventure d’où sortit par accident la découverte de l’Amérique s’employèrent essentiellement à la poursuite du gingembre  et du girofle, du poivre et de la cannelle. Qui se soucie des aromates si longtemps délicieux depuis qu’on peut les avoir pour quelques sous chez l’épicier du coin ? De telles constatations ont de quoi attrister le moraliste. Qu’on y réfléchisse pourtant, on y trouvera aussi des motifs d’espérer. Le besoin toujours croissant de bien-être, la soif d’amusement, le goût effréné du luxe, tout ce qui nous inspire une si grande inquiétude pour l’avenir de l’humanité parce qu’elle a l’air d’y trouver des satisfactions solides, tout cela apparaît comme un ballon qu’on remplit furieusement d’air et qui se dégonflera aussi tout d’un coup. Nous savons qu’une frénésie appelle la frénésie antagoniste. Plus particulièrement, la comparaison des faits actuels à ceux d’autrefois nous invite à tenir pour transitoires des goûts qui paraissent définitifs. Et puisque la possession d’une automobile est aujourd’hui pour tant d’hommes l’ambition suprême, reconnaissons les services incomparables que rend l’automobile, admirons cette merveille de mécanique, souhaitons qu’elle se multiplie et se répande partout où l’on a besoin d’elle, mais disons-nous que, pour le simple agrément ou pour le plaisir de faire  du luxe, elle pourrait ne plus être désirée dans peu de temps d’ici – sans toutefois être délaissée, nous l’espérons bien, comme le sont aujourd’hui le girofle et la cannelle. »

Henri Bergson, (« Les deux sources de la morale et de la religion »,  Retour possible à la vie simple, p. 322 sq., éd. PUF-1965 coll. Bibliothèque de philosophie contemporaine)

 

 

ce que le moi individuel doit au « moi social » (texte 6)

« Même si nous n’étions obligés, théoriquement, que vis-à-vis des autres hommes, nous le serions en fait vis-à-vis de nous-mêmes, puisque la solidarité sociale n’existe que du moment où un « moi social »se surajoute en chacun de nous au moi individuel. Cultiver ce moi social est l’essentiel de notre obligation vis-à vis de la société. Sans quelque chose d’elle en nous, elle n’aurait sur nous aucune prise ; et nous avons à peine besoin d’aller jusqu’à elle, nous nous suffisons à nous-mêmes si nous la trouvons présente en nous. sa présence est plus ou moins marquée selon les hommes ; mais aucun de nous ne saurait s’isoler d’elle absolument. Il ne le voudrait pas, parce qu’il sent bien que la plus grande partie de sa force vient d’elle, et qu’il doit aux exigences sans cesse renouvelées de la vie sociale cette tension ininterrompue  de son énergie, cette constance de direction dans l’effort, qui assure à son activité le plus haut rendement. Mais il ne le pourrait pas, même s’il le voulait, parce que sa mémoire et son imagination vivent de ce que la société a mis en elles, parce que l’âme de la société est immanente au langage qu’il parle, et même si personne n’est là, même s’il ne fait que penser, il se parle encore à lui-même. En vain on essaie de se représenter un individu dégagé de toute vie sociale. Même matériellement, Robinson dans son île reste en contact avec les autres hommes, car les objets fabriqués qu’ils a sauvés du naufrage , et sans lesquels il ne se tirerait pas d’affaire, le maintiennent dans la civilisation et par conséquent dans la société. Mais un contact moral lui est plus nécessaire encore, car il se découragerait vite s’il ne pouvait opposer à des difficultés sans cesse renaissantes  qu’une force individuelle dont il sent les limites. Dans la société à laquelle il demeure idéalement attaché il puise de l’énergie ; il a beau ne pas la voir, elle est là qui le regarde : si le moi individuel conserve vivant et présent  le moi social, il fera, isolé, ce qu’il ferait avec l’encouragement  et même l’appui de la société tout entière. Ceux que les circonstances condamnent pour un temps à la solitude , et qui ne retrouvent pas en eux-mêmes les ressources de la vie intérieure profonde, savent ce qu’il en coûte de se « laisser aller », c’est-à-dire de ne pas fixer le moi individuel au niveau prescrit par le moi social. ils auront donc soin d’entretenir celui-ci, pour qu’il ne se relâche en rien de sa sévérité à l’égard de l’autre. Au besoin, ils lui chercheront un point d’appui matériel et artificiel. On se rappelle le garde forestier dont parle Kipling, seul dans sa maisonnette au milieu d’une forêt de l’Inde. Tous les soirs, il se met en habit noir pour dîner, « afin de ne pas perdre, dans son isolement, le respect de lui-même ».*

Henri Bergson (  « Les deux sources de la morale et de la religion », ch.1 L’obligation morale. éd. PUF);

Henri Bergson (1859-1941), lors de  ses études secondaires, obtient les premiers prix de mathématiques et de philosophie au Concours Général.  Devenu professeur agrégé de philosophie il enseigne dans le secondaire puis à l’École Normale Supérieure où il a pour camarade de promotion JeanJaurès. En 1900 il est nommé professeur au Collège de France et en 1928 il obtient le prix Nobel de littérature.

Principaux ouvrages : Essai sur les données immédiates de la conscience(1889) ; Matière et mémoire (1896) ; l’Évolution créatrice (1907) ; les deux sources de la morale et de la religion (1932) ; la Pensée et le Mouvant (1934).

* Kipling, In the Rukh, dans le recueil intitulé Many inventions

 

une démocratie de l’éthique (texte 5)

« Ce qui nous distingue fondamentalement des autres animaux ne nous est pas apporté par la nature, sous la forme d’une dotation génétique, mais nous est seulement autorisé par la nature. Celle-ci s’est conduite comme une mère analphabète qui, sans comprendre la portée de son geste, offre une encyclopédie à son enfant. Un jour vient où, aidé par ceux qu’il rencontre, il parvient, comme Champollion avec la pierre de Rosette, à déchiffrer, à découvrir du sens derrière les mots, à construire sa vision du monde, notamment sa partie de la vison du monde la plus énigmatique : lui-même.

Ainsi apparaît la conscience, flèche dont le point de départ et le point d’aboutissement sont confondus.

La spécificité humaine ne résulte donc pas de la forme de tel organe ou de la structure de telle protéine ; elle réside dans la capacité à construire une personne à partir de l’individu produit par la nature. Or cette construction ne peut progresser que grâce à la rencontre des autres.

Nous constatons ici un retournement de la flèche causale la communauté humaine a été faite par les hommes, mais chaque homme devient lui-même grâce à son immersion dans cette communauté. Une « boucle de rétroaction » s’est mise en place : les individus ont crée la société des hommes, cette société les a transformés en personnes.

Ce constat, que nous propose maintenant la réflexion scientifique, avait été anticipé par des affirmations dont le rapprochement peut sembler inattendu. Ainsi, au XIXème siècle, celle de Karl Marx : « L’essence de l’humanité n’est pas une abstraction inhérente à l’individu pris à part ; dans sa réalité, elle est l’ensemble des rapports sociaux », ou, il y a deux-mille ans, celle de Jésus : « Lorsque vous serez réunis, Je serai parmi vous ». La signification est la même : c’est l’appartenance à l’humanité qui nous rend homme.

Cette évidence débouche sur la mise en place d’une société où les « autres » ne sont jamais considérés comme des obstacles mais toujours comme des sources.

La morale que l’on peut construire sur cette base n’a rien de « naturel » (on ne voit pas comment la nature, qui agit sans prendre en compte l’avenir, pourrait proposer une morale). Elle n’est pas pour autant arbitraire et peut devenir universelle, puisque développée en référence à la science, qui est universelle. Elle peut entraîner une adhésion collective face aux difficultés de nos sociétés. Cette adhésion ne pourra être obtenue que par la mise en place d’une nouvelle forme de démocratie, la démocratie de l’éthique. Elle sera certes plus difficile à mettre en oeuvre que la démocratie de la gestion aujourd’hui réalisée dans quelques nations, mais son urgence est grande. »

Albert Jacquard, (« La science à l’usage des non-scientifiques« , ed. Calmann-Lévy, 2001, pages 224-225).

Albert Jacquard (1925-2013), biologiste généticien, essayiste, spécialiste de génétique des populations. A été Directeur de recherches à l’Institut National d’études démographiques et membre du Comité consultatif d’éthique.

force et vulnérabilité (texte 4)

Ce texte de  Corine Pelluchon est extrait d’un entretien avec la journaliste Claire Legros, pour le journal Le Monde, le 23/03/2020 :

« Cela peut sembler paradoxal, mais la conscience de cette vulnérabilité est une force. La vulnérabilité est une fragilité, mais reconnaître que nous sommes dépendants les uns des autres conditionne aussi notre responsabilité. Seule l’expérience de nos limites, de notre vulnérabilité et de notre interdépendance peut nous conduire à nous sentir concernés par ce qui arrive à autrui, et donc responsables du monde dans lequel nous vivons.

Un être qui se croit invulnérable ne peut pas se sentir responsable ni agir en conséquence. L’autonomie, ce n’est pas le fantasme d’une indépendance absolue, hors sol, mais reconfigurée à la lumière de la vulnérabilité, elle devient la résolution de prendre sa part dans les épreuves communes.

En nous rappelant brutalement notre fragilité, cette crise est aussi l’occasion de se poser la question de sa responsabilité. Il est devenu impératif de modifier les modes de production, de consommation et d’échanges, bref d’opérer la transition vers un autre modèle de développement et de réorganiser la société. Chacun est-il prêt à se réformer pour faire sa part dans cette œuvre commune qui n’est pas forcément un fardeau, mais peut être un projet stimulant ? »  (Corine Pelluchon)

(https://www.lemonde.fr/signataires/claire-legros)

Corine Pelluchon , agrégée de philosophie, enseigne à l’université de Paris-Est-Marne-la Vallée. Elle est également membre du conseil scientifique de la fondation Nicolas Hulot, a obtenu de nombreux prix parmi lesquels le prix Paris-Liège pour  l’essai intitulé Les Nourritures. Philosophie du corps politique (éditions du Seuil, collection l’Ordre philosophique, 2015) : le  6 octobre 2015, Corine Pelluchon a présenté cet ouvrage dans le cadre des Conférences de l’Hôtel de ville organisées par l’association de philosophie Aussitôt dit à Saint-Etienne.

Ouvrages récents :

Manifeste animaliste. Politiser la cause animale. (Alma éditeur, 2017) ;  Éthique de la considération (éd. du Seuil, coll. L’ordre philosophique, 2019) ; Pour comprendre Lévinas  ( éd. du Seuil, coll. L’ordre philosophique, « la couleur des idées », 2020).

L’humain comme un « roseau pensant » (texte 3)

« Ce n’est point de l’espace que je dois chercher ma dignité, mais c’est  du règlement de ma pensée. Je n’aurai point d’avantage en possédant des terres; par l’espace l’univers me comprend et m’engloutit comme un point : par la pensée je le comprends. » ( Pascal, Pensées, art. VI, Grandeur, 113-348, ed. Seuil, L’intégrale, page 513).

« La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable ; un arbre ne se connaît pas misérable.

C’est donc être misérable que de se connaître misérable, mais c’est être grand que de connaître qu’on est misérable.  » Pascal, Pensées, 114-397- p 513)

savoir demeurer en repos dans une chambre (textes 1 et 2)

« Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls, et les peines où ils s’exposent dans la Cour, dans la guerre d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place ; on n’achèterait une charge à l’armée si cher que parce qu’on trouverait insupportable de ne bouger de la ville et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne demeure chez soi avec plaisir. 

Mais quand j’ai pensé de plus près et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs j’ai voulu en découvrir les raisons, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près. (…)

De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement. De là vient que la prison est un supplice si horrible, de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. Et c’est enfin le plus grand sujet de félicité de la condition des rois, de ce qu’on essaie sans cesse à les divertir et à leur procurer toutes sortes de plaisirs. Le roi est environné de gens qui ne pensent qu’à divertir le roi et à l’empêcher de penser à lui. Car il est malheureux tout roi qu’il est s’il y pense.

Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux et ceux qui font sur cela les philosophes et qui croient que le monde est bien peu raisonnable  de passer tout le jour à courir après un lièvre qu’ils ne voudraient pas avoir acheté, ne connaissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue de la mort et des misères qui nous en détournent, mais la chasse nous en garantit. (…)Et ainsi quand on leur reproche que ce qu’ils recherchent avec tant d’ardeur ne saurait les satisfaire, s’ils répondaient comme ils devraient le faire, s’ils y pensaient bien, qu’ils ne recherchent en cela qu’une occupation violente  et impétueuse qui les détourne de penser à soi et que c’est pour cela qu’ils se proposent un objet attirant qui les charme et les attire avec ardeur ils laisseraient leurs adversaires sans répartie…(…) Ils s’imaginent que s’ils avaient obtenu cette charge, ils se reposeraient ensuite avec plaisir et ne sentent pas la nature insatiable de leur cupidité. Ils croient chercher sincèrement le repos et ne cherchent en effet que l’agitation.

 Ils ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l’occupation au-dehors, qui vient du ressentiment de leurs misères continuelles. Et ils ont un autre instinct secret qui reste de la grandeur de notre première nature, qui leur fait connaître que le bonheur n’est en effet que dans le repos et non pas dans le tumulte. Et de ces deux instincts contraires il se forme en eux un projet confus qui se cache à leur vue dans le fond de leur âme, qui les porte à tendre au repos par l’agitation et à se figurer toujours que la satisfaction qu’ils n’ont point leur arrivera si, en surmontant quelques difficultés qu’ils envisagent ils peuvent s’ouvrir par là la porte du repos.

Ainsi s’écoule toute la vie ; on cherche le repos en combattant quelques obstacles et si on les a surmontés, le repos devient insupportable par l’ennui qu’il engendre. Il faut en sortir et mendier le tumulte. Car ou l’on pense aux misères  qu’on a ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait même assez à l’abri de toutes parts, l’ennui, de son autorité privée ne laisserait pas de sortir du fond du coeur où il a des racines naturelles, et de remplir l’esprit de son venin.. « 

PASCAL (Pensées, Divertissement VIII 136-139. in « Pascal Oeuvres Complètes », Seuil, coll. L’intégrale, pages 516-517)

 

Blaise Pascal (1623-1662)- philosophe, mathématicien, physicien, moraliste, théologien. Un bref aperçu des oeuvres de Pascal : 1639 : Essai sur les coniques ; 1642 : Pascal crée les plans d’une machine à calculer arithmétique. 1645 : Lettre dédicatoire de la machine à calculer ; 1647 : Préface pour un Traité du vide ; 1649-54 :   Traités de l’équilibre des liqueurs et de la pesanteur de la masse de l’air ; 1655 : Pascal se retire à l’Abbaye janséniste de Port-Royal des Champs ; 1656-57 : Les Provinciales  (18 lettres consacrées à la polémique entre Jésuites et Jansénistes) ; 1658 : L’art de persuader – De l’esprit géométrique. (publication posthume) ;1658-1662 : Pascal travaille à une Apologie de la religion chrétienne dont les brouillons seront rassemblés sous le titre de Pensées.  La correspondance de Pascal avec ses contemporains fait partie intégrante de son oeuvre.  Se référer aux Oeuvres Complètes  publiées par les éditions du Seuil dans la collection l’Intégrale , pour avoir une idée plus détaillée des nombreux écrits de Pascal.